Au bout de huit jours, je reçus une lettre de la mère disant qu’un de ses enfants avait tout et les autres rien, que cette comparaison lui était pénible. Elle demandait si je ne pouvais pas leur envoyer des vêtements et de l’argent. J’envoyai vingt francs.
Huit jours après, autre lettre pour le loyer : j’envoyai encore vingt francs.
Huit jours plus tard, nouvelle lettre : ils devaient déménager et donner un acompte sur le loyer ; j’envoyai dix francs. La semaine suivante, encore une lettre pour de l’argent !
Alors j’écrivis que je les avais soulagés d’un enfant qui serait à l’abri de la misère pendant toute sa vie, mais qu’il m’était impossible de faire plus, que moi-même je dépendais de quelqu’un. Par retour du courrier on me dit que j’avais à ramener le petit. Je répondis que je ne le ramènerais pas, qu’ils me l’avaient donné : que j’avais commencé à me dévouer à lui ; qu’il changeait et devenait très beau, qu’il était heureux, et chantait et dansait toute la journée, de joie de vivre ; qu’il était impossible qu’eux, ses parents, voulussent de sang-froid, parce qu’ils ne pouvaient m’exploiter à leur gré, le précipiter à nouveau dans la misère, dont un miracle l’avait tiré ; qu’ils devaient réfléchir ; que non seulement, lui, Willem, en était sorti pour la vie, mais encore sa postérité ; que c’était le seul Oldéma qui pourrait normalement développer ses facultés, que mon compagnon avait déjà fait un testament qui le mettait à l’abri, et que certainement il le traiterait toute sa vie comme son enfant à lui.
Ils répondirent qu’eux n’avaient rien de tout cela, et qu’il ne fallait pas qu’un frère eût tout et les autres rien ; que je devais rendre l’enfant.
Réponse : « Vous êtes des brutes, et je ne le rends pas. »
Je ne vivais plus, je m’attendais à chaque instant à les voir surgir. Ils n’avaient pas d’argent pour payer le train : mais, deux mois après, mon frère arriva à Bruxelles, et accompagné de Naatje, vint chez moi. Dès la porte je l’empoignai par les épaules et le secouai, ne pouvant articuler un mot, la gorge serrée comme dans un étau. Je pris l’enfant sur mes genoux, en l’entourant de mes bras. Je bégayais, en des sons rauques :
— Tu oses venir me l’enlever pour le replonger dans cette ignominie qu’est la misère. Vous avez osé vous servir de cet enfant comme appât, pour m’exploiter, et, parce que je ne peux pas me laisser faire, vous le reprenez, sans pitié. Regarde donc… ce qu’il est maintenant, et ce qu’il était…
— Mais il a maigri.