— Tante, raconte-moi quelque chose.
— Eh bien, écoute… Tu crois sans doute qu’il y a toujours eu des maisons, des gens et des bêtes sur la terre ?
— Mais oui, tante.
— Eh bien, non. La terre, qui est dure maintenant et où il pousse des fleurs, des arbres, des navets et des pommes de terre, et où l’homme construit des maisons et des boulevards, est une partie détachée du soleil, qui s’est mise à tournoyer dans le ciel sur elle-même et autour du soleil. C’était d’abord une bulle de gaz, comme qui dirait une bulle de savon, mais grande, grande comme le monde entier… Elle a brillé comme un soleil, puis comme une étoile, et elle a passé par plusieurs couleurs. Elle bouillonnait, crachait, et dégageait une noire vapeur autour d’elle. Mais, comme elle tourbillonnait follement, dans un grand vide, où il faisait effroyablement froid, une croûte s’est formée sur la masse poisseuse qu’elle était devenue et qui continue encore à brûler en dedans.
» Et au bout de très longtemps, quand toute la vapeur eut disparu et fut retombée pour former les mers, qui étaient alors tièdes, — tu verras la mer, cet été, — de grands morceaux de cette croûte se sont soulevés hors de l’eau ; ce sont les terres. Et encore très longtemps après, des plantes qui croissaient dans les mers out commencé à remuer doucement, sans bouger de place, et sont peu à peu devenues des bêtes ; et, quand les eaux se retiraient, car elles vont et viennent, ces plantes-bêtes ont dû s’habituer à vivre à sec. Beaucoup sont mortes sans doute, mais d’autres se sont acclimatées et se sont mises à ramper. Celles qui ne parvenaient pas à bouger sont devenues des arbres. Des herbes et des plantes ont aussi poussé sur les terres.
» Et, encore longtemps après, en place d’une grosse peau, ces bêtes se sont couvertes de poils et de plumes ; au lieu de ramper, elles ont soulevé leur ventre, et les voilà à quatre pattes… Elles ont marché, puis grimpé, et je crois que, pour voler comme les oiseaux, il a fallu très longtemps…
» Alors, les bêtes étaient énormes, plus grandes qu’une maison : en volant, elles jetaient de grandes ombres sur la terre et obscurcissaient le jour, comme un gros nuage noir ; et, en marchant, elles défonçaient la terre. Elles se dévoraient affreusement entre elles. Les arbres aussi étaient gigantesques : ceux du Bois de la Cambre sont des brindilles à côté.
» Il s’est créé à la longue des bêtes, les singes, plus malins que les autres, peut-être parce qu’ils étaient moins forts, et que, pour ne pas être mangés toujours, ils devaient inventer continuellement des moyens de se défendre et de se garer. Peu à peu ils se sont mis debout, et ils sont montés sur les arbres où ils ont vécu.
— Tante, je voudrais habiter dans un arbre. Le marronnier du jardin est assez grand : si nous bâtissions une maison sur ses branches… Ce serait bien amusant ; on y monterait avec l’échelle.
— Une maison, c’est impossible, chéri ; une cage, cela irait encore… Puis maintenant il nous faut des lits, des chaises, nous devons faire la cuisine. Comment nous y prendrions-nous, perchés sur les branches ?