— Et eux, tante, est-ce qu’ils ne mangeaient pas ?

— Si, mais des fruits sauvages et des racines tout crus, des glands de chêne… ils sont amers, tu n’aimes pas les choses amères… Et tout doucement, par son intelligence, ce singe est devenu l’homme ; mais il n’était pas encore aussi beau ni si blanc que maintenant. Comme il avait souvent froid, il s’habillait de branches feuillues ; au lieu de vivre sur les arbres, il s’abritait dans des trous de montagne. Puis il a construit une hutte avec de la terre, et, comme il ne trouvait à se nourrir que de ces fruits et des racines qu’il déterrait de ses mains, il a cherché autre chose, et, après encore un très long temps, il commença de se battre avec des animaux pour les tuer. Il mangeait leur chair toute crue et se vêtait de leur peau… Puis, encore longtemps après, il a pris des pierres, dont il a fait des couteaux et des haches : dès lors, au lieu de se battre avec les animaux qu’il voulait manger, il se servit de son couteau ou de sa hache pour les tuer.

— Mais, tante, s’il devait se battre avec ces bêtes sauvages, il a dû souvent être mordu ? J’ai été mordu par un grand chien, quand j’étais chez ma mère : cela faisait très mal.

— Il inventa aussi l’arc et la flèche et il tua les bêtes par surprise et au vol. C’était moins loyal, mais plus commode… Il trouva en outre le feu, et il put cuire la viande. Puis encore, longtemps après, il a semé. Alors, il fut un homme complet, qui était le maître de la terre et, au lieu de continuer à gratter la terre de ses mains, il inventa la bêche et la charrue… Il avait aussi capturé des bêtes sauvages qu’il a adoucies par l’habileté et la contrainte. Au lieu de laisser leur lait à leurs petits, il le prenait pour le boire lui-même. Mais, comme cela le fatiguait très fort de travailler la terre, seul, il a attelé avec des liens des chevaux et des vaches, noms qu’il avait donnés à des animaux apprivoisés, et ainsi il se faisait aider dans son travail.

» Et peu à peu l’homme a tout pris : ce qui se trouve au-dessus de la terre, sur la terre et dans la terre. Il n’a jamais assez. Il a bâti, il a démoli, il a inventé, il a fait et refait, il mange tout, il boit tout, il digère tout, il s’est débarrassé de tout ce qui le gênait… Et nous voilà !

— Et nous voilà ! fit Wimpie, tout étourdi.

Et c’était cette sensibilité en éveil, ce cerveau en éclosion, c’était ce petit bonhomme sensuel, au dos cambré et élancé, aux yeux large ouverts sur la vie, dont on allait refaire la larve bouffie et malodorante que j’avais ramenée six mois auparavant ! Et cela par envie haineuse, parce qu’on ne voulait qu’il eût plus que les autres, et cela par un pouvoir despotique… Parce qu’ils s’étaient accouplés un samedi soir, après des libations, ils avaient droit de vie et de mort sur le produit de cet accouplement ! Ces êtres inconscients, irresponsables par leur ignorance, ont le droit d’annihiler une créature humaine… Ah ! que c’est odieux, odieux !

Je m’agitais dans ma chambre, la fièvre aux pommettes. De temps en temps, j’allais à son lit le regarder dormir : il souriait, il voyait sans doute des fleurs, et les bêtes dont je lui avais parlé… Mon Wimpie, mon pauvre petit Wimpie, comment te soustraire à ce qui t’attend ?… Dans quelques mois, ça y est… Il n’y a pas à croire que c’est un mauvais rêve… tu seras de nouveau couvert de brûlures, le nez coulant, les cheveux hérissés remplis de vermine… Rien à faire, ils ont le droit, le droit de faire de toi une brute, une épave…

Sa main fit le mouvement de caresser ; son sourire s’élargissait, tandis que ses lèvres remuaient.

André entra. Je me jetai dans ses bras, et longuement nous pleurâmes, assis sur le lit du petit.