— Rien, cher, rien, tu es fatigué, tu ne peux pas travailler maintenant, c’est tout.

— Ta figure est trop décomposée pour que ce ne soit rien ; qu’y a-t-il ? dis-le-moi… je deviens fou… si… si… je le sais, je le sens.

Il tremblait comme la feuille et, les deux mains sur mes épaules, son regard m’interrogeait, terrifié. Puis, comme une bête traquée, il regarda autour de lui, en me tenant toujours par les épaules.

— Où sommes-nous ici ? Ce n’est pas notre maison… Fou ! je deviens fou, et, toi, que deviendras-tu ? J’ai déposé pour toi chez le notaire… Fou, André devient fou… mon cerveau, mon cerveau… Fou… fou… fou…

Il m’entoura de ses bras, et, la tête sur ma poitrine, bégaya :

— Fou, André est fou…

Je l’assis sur le divan et m’agenouillai devant lui. Puis, je ne sais plus quel discours j’ai tenu : j’ai parlé, parlé, le persuadant sur tous les tons qu’il avait toute son intelligence, mais, à part moi, je faisais le vœu, si ce retour de conscience ne pouvait être définitif, que cette lueur s’éteignît afin qu’il ne souffrît plus.

En m’écoutant, tout doucement l’expression terrifiée disparut, pour faire place, hélas ! à l’égarement le plus absolu.

Il y avait des jours où j’avais soif de me remémorer l’André de jadis. Alors, je laissais l’André malade avec Naatje, et je courais m’enfermer dans ma chambre, et, avec ses portraits et ses lettres, je le refaisais. Nous nous promenions dans la forêt, il me parlait de sa jolie voix chaude et claire, son beau regard cherchait les réponses dans mes yeux : il m’expliquait, ses grandes mains fines gesticulant, combien il serait facile de rendre l’humanité heureuse, et, quand je ne comprenais pas, il recommençait, disant qu’il expliquait mal… Puis nous cueillions des fleurs et apportions en ville d’immenses bouquets de genêts ou de sainfoin. En hiver, nous nous amusions à nous jeter des boules de neige, et il riait, la bouche large ouverte, et se protégeait d’un bras la figure.

Et fini… Sa belle voix, il ne sait plus la gouverner, son regard est hagard, il branle sur ses jambes… Cependant je voudrais le garder, et rester toute ma vie à côté de lui pour le soigner… pourvu que je puisse le garder… il y avait alors déjà des choses très pénibles pour moi, mais, puisqu’il ne s’en rendait pas compte, je les acceptais : une mère a aussi les langes de son enfant, et elle doit aussi le faire manger… pourvu que je puisse le garder… Mais, quand vint la gangrène ! ! et que je vis dans la plaie du talon l’os, et dans les plaies des cuisses les veines et artères tendues, d’un bord de la plaie à l’autre, comme des cordes sur un violon, alors ma tête faillit éclater aussi, et je souhaitai qu’il fût mis fin à son martyre.