— C’est pour ne rien faire que tu inventes cela : selon moi, si une main est rouge et que je veuille la peindre blanche, je n’ai qu’à prendre de la couleur blanche…

J’étouffais de rage devant ces insanités.

J’étais engagée chez un Allemand, qui peignait des petits tableaux de genre pour vivre, et entre temps travaillait à une grande toile, comme œuvre sérieuse. Je posais pour les petits tableaux. Une jeune fille, en robe rose ou bleu ciel, les boucles blondes sur le dos, était assise sur une dune et regardait la mer, ou rêvait dans une bergère, ou écrivait un nom sur le sable avec la pointe de son ombrelle ; c’était moi, la jeune fille.

Un matin, j’arrivai tellement trempée que, lorsque j’ôtai mon corsage, le peintre poussa une exclamation : ma peau était toute violette, du corsage mouillé qui avait déteint sur moi.

— Mais tu ne peux pas poser dans cet état, « du armes Kind ! »

Il me lava, me fit endosser une chemise et un caleçon à lui ; par dessus, je revêtis la robe rose et m’assis sur un tabouret recouvert d’une grande toile jaune, qui s’étendait par terre pour donner le reflet du sable de la mer sur ma robe et sur mon cou.

Les deux jours suivants, je ne devais pas aller chez lui ; il travaillait à sa grande toile, avec un modèle habillé en Orientale. Quand je revins le vendredi, il était nerveux, et pas aimable comme d’habitude. Tout d’un coup il déposa sa palette, vint vers moi, me leva un peu rudement la tête, et me regarda longuement.

— Non, ce n’est pas vous…

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— On m’a pris trois pièces d’or, qui étaient là dans ce secrétaire ouvert ; je les y ai mises lundi et hier seulement je me suis aperçu qu’elles avaient disparu… Il n’y a que vous et elle, fit-il, en montrant l’Orientale du tableau, qui soient entrées ici ; mais ce n’est certes pas vous.