— Il n’est pas dit non plus que ce soit elle : on nettoie l’atelier, on allume le feu, que sais-je ?… Mais pourquoi laisser traîner des pièces d’or sur les meubles ?
— Pourquoi ?… Cela pourrait-il te tenter ?
Mais, tout de suite, il vint vers moi.
— Non, tu ne serais pas tentée… cependant si, moi, je devais me laisser tremper, comme toi l’autre jour, il y a longtemps que je serais en prison.
— Brrr… j’aimerais mieux mourir de faim et de froid, que de commettre un acte qui pourrait me conduire en prison, car alors je me croirais irrémédiablement souillée.
Une autre fois, je m’étais rendue, par des rafales de neige, chez un Anglais qui aimait beaucoup ma tête ; il la peignait et repeignait. En arrivant, j’ôte mes bottines : il les dépose, pour les faire sécher, sur le poêle, où il n’y avait presque pas de feu. Je prends la pose… Au repos, je vis une de mes bottines qui bâillait comme une mâchoire ouverte, et l’autre avait la semelle calcinée. Je me mis à pleurer tout haut. Le peintre fut si ému qu’il me donna vingt francs pour acheter des chaussures. Je m’en achetai, naturellement, une paire de dix francs, et les autres dix francs passèrent à la maison.
Je ne me vendais plus. Cependant, les jours de famine, et quand je ne trouvais du travail nulle part, j’allais rendre visite à ce peintre anglais. Il avait vingt-quatre ans. Sans le montrer, j’avais un béguin pour lui. J’étais très à son goût. Quand je sonnais, on eût dit qu’il m’attendait, tant il dégringolait vite les escaliers pour m’ouvrir ; il me prenait comme un affamé. Au moment de partir, il me donnait sept à huit francs… de quoi manger pendant trois jours chez nous.
Une dame, qui faisait des études de mains avec moi, m’avait demandé si je ne voulais pas aller lui chercher du thé dans un grand magasin japonais. En regardant les bibelots, je ne pus m’empêcher d’acheter un petit joujou de cinquante centimes, très joli et très ingénieux. Je l’offris au petit garçon de la dame. Toute la famille se récria tellement de ce que j’avais pu choisir un objet d’aussi bon goût que, pendant toute la matinée, j’en étais restée honteuse et triste…