Et il voulait que nous marchions derrière ou devant, pour nous isoler. Il me donnait le bras, et, la tête penchée vers ma figure, son haleine m’effleurant, il me parlait. Il était extrêmement fier de pouvoir causer avec moi.
— Tu n’es pas du tout comme les autres. Que fais-tu avec cette grue ?… j’ai une cousine à qui tu ressembles, je lui raconte aussi tout…
Il était orphelin, sa mère était Espagnole, son tuteur voulait qu’il entrât à l’Ecole Militaire.
— Je serai, très jeune, général, tu verras… et notre pays finira bien par se battre un jour ; sans cela je m’en vais, je ne veux pas être un soldat de parade.
Jamais il n’était question d’amour entre nous. Moi je le regardais comme Hein ou Dirk ; quant à lui… je crois que ses sens n’étaient pas éveillés, nous n’avons pas échangé un baiser.
Un soir, il me raconta que, le matin, pendant qu’ils étaient à table, il m’avait vue passer avec Stéphanie ; que les élèves avaient tous ri, en voyant des petites femmes ; que lui avait rougi et s’était caché la figure dans sa serviette.
J’avais déjà fait la connaissance du jeune Allemand, et voulais, depuis la réflexion qu’Albert m’avait faite au bal, quitter cette vie de garçon. Rodrigue me demanda de sortir seule avec lui, la veille de son entrée à l’Ecole Militaire. Ne sachant comment l’éconduire, je le lui promis : je devais le trouver à six heures sur la place, devant la Gare du Nord, que quelques réverbères de gaz laissaient dans la pénombre. Mais voilà que l’Allemand m’écrit pour m’y donner également rendez-vous…
Je me dissimulai donc sous une porte. Le petit arriva le premier ; il ne pouvait m’apercevoir. Ne me trouvant pas, il s’agitait, marchait de long en large ; il allait regarder au coin des rues. L’Allemand étant toujours en retard, je voyais de loin tout son dépit. A la fin il partit : il avait tiré son mouchoir et s’essuyait les yeux.
Depuis que je connaissais Eitel, j’évitais les endroits où j’aurais pu rencontrer des étudiants. Stéphanie me boudait, parce que je ne voulais pas lui faire connaître mon amant.
Je le voyais trois fois par semaine. En rentrant de mon travail, je m’attifais le mieux que je pouvais ; à six heures, j’étais au rendez-vous. Il m’avait acheté des gants, une voilette et un parapluie. Nous dînions pour six à sept francs dans un des vieux restaurants du bas de la ville. Après nous allions voir une opérette ou passer la soirée au café-concert.