— Ah ! ce regard est encore de toi !…

Ma tête, ma pauvre tête se mit à battre la campagne. Je ne comprenais pas. Comment pouvais-je valoir mieux quand je ramassais des hommes pour vivre ?…

J’en étais abrutie, et je sentais qu’il ne fallait pas que je continuasse cette soi-disant vie de relèvement.

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L’autre souvenir est celui d’un collégien de seize ans.

Stéphanie était la maîtresse d’un étudiant qui sortait du collège ; il avait un ami, à demi Espagnol, Rodrigue, qui devait encore y rester six mois, puis entrer à l’Ecole Militaire. Il l’amena, et nous sortîmes ensemble par les rues isolées des faubourgs.

Quand la rue était en pente, nous la dévalions en courant pour voir qui serait le premier en bas. J’avais l’agilité d’une chèvre et souvent j’étais la première ; mais quand Rodrigue me dépassait, il tournait la tête vers moi, et, de ses dents d’Espagnol mâtiné de Maure, et de ses énormes yeux noirs, le chapeau en main, les cheveux d’ébène au vent, il me riait d’un air de triomphe.

Dans les guinguettes lointaines, nous allions boire un verre de « brune », mais, avant, nous sautions à pieds joints les flaques d’eau.

Stéphanie avait de l’humeur, parce qu’aucun exercice ne lui était possible. Elle avait encore de l’humeur quand son amoureux causait avec moi, au lieu de s’occuper d’elle. Rodrigue alors me secouait le bras, et les yeux flamboyants.

— Laisse-les ! disait-il.