— Viens donc !
Nous entrâmes, à nous trois, dans le café. Bientôt le jeune homme brun nous quitta, et le blond m’invita à dîner.
C’était la première fois que j’allais dans un restaurant. Je ne savais comment il fallait s’y conduire, de quelle façon manier une cuiller… je la tenais comme les enfants, puis le couteau m’embarrassait, et tenir la fourchette de la main gauche… Enfin, je me décidai à manger avec le couteau, j’avais entendu dire que c’était chic. Le jeune homme me regardait faire ; il était visiblement gêné. Je pris alors le parti d’observer comment lui faisait : je l’imitai, cela alla très bien.
Après le dîner, nous fûmes voir Les Cloches de Corneville. Mon nouvel ami était Allemand, parlant le français à peu près aussi mal que moi. Je le sentais très peu expérimenté, presque fier de se trouver avec une femme. Aussi, quand, en me reconduisant, il me fit, sur notre chemin, entrer dans un hôtel, j’y allai sans faire beaucoup de phrases… Je sentais que cet étranger voulait faire comme ses camarades : avoir une maîtresse ; que son ami lui avait dit « j’ai ton affaire », et que ne pas lui accorder ce qu’il demandait était rompre cette chose si bien ébauchée ; que, le lendemain, il se serait tourné vers une autre et n’aurait plus pensé à moi… Puis ses yeux d’or et ses cheveux blonds étaient très beaux… Il avait un joli nom : Eitel.
En me reconduisant à deux heures du matin, il me demanda de dîner avec lui le lendemain.
Je me trouvais, j’en étais sûre, sur le seuil d’une autre vie.
Deux souvenirs exquis me sont restés de cette époque.
L’un, d’Albert, le fils du général. Lui savait ce que je faisais le soir dans les rues. Eh bien, jamais, dans ses manières avec moi, il ne m’a fait sentir du dédain. Toujours, en m’abordant, il ôtait son chapeau, et, quand il crut que je l’avais rendu malade, il me laissa là sans rien dire.
Un soir, je le rencontrai dans un bal d’étudiants. Il fit la réflexion que c’était bien dommage que j’eusse échoué là, que je n’étais plus si bien qu’avant, à tous les points de vue.
J’avais acquis le verbe haut ; je riais et plaisantais. Voulait-il dire que le métier n’avait aucune importance, que la personnalité faisait tout ?… Comme je le regardais, éplorée :