J’étais sans aucune base, même dans ma langue : ma mère nous avait envoyés trop peu à l’école. Je n’avais aucune idée de ce qu’était un verbe, un adjectif, un substantif. Le professeur déniché par cette concierge ne m’en parlait pas, et ces semblants de leçons n’avaient duré que deux mois… Les filles de ma protectrice, âgées de dix-sept et dix-huit ans, ne savaient pas écrire correctement la langue qu’elles avaient sucée avec le lait et qu’on leur avait enseignée depuis l’âge de dix ans.
Quant au « mariage », qui me rendait indigne de recevoir des leçons… Ma protectrice, encore jeune, était la maîtresse du mari de sa meilleure amie, et son mari à elle, l’amant de celle-ci. Ils vivaient toujours les uns chez les autres, et se sont quasi ruinés à des fêtes somptueuses qu’ils s’offraient dans leurs châteaux ou leurs hôtels.
Mais, à cette époque, je ne la jugeais pas : je ne lui tenais compte que de ce qu’elle avait voulu faire pour moi, et, comme elle aimait les bleuets, pendant de longues années j’allais, à la saison, lui en cueillir des brassées, dans les champs derrière Laeken.
— De la part de qui ? demandait la nouvelle concierge, quand je les apportais.
— N’importe… mettez-les d’abord une heure dans l’eau, pour les offrir, bien fraîches, à Madame…
Un soir d’hiver, en rentrant chez nous vers cinq heures, je trouvai une lettre d’une dame peintre, qui me demandait de passer chez elle avant six heures. Il fallait aller à l’autre bout de la ville : je ressortis immédiatement et arrivai en sueur, toute rose et animée, juste à temps encore.
En traversant le corridor, je croisai un monsieur qui me souriait ; mais j’étais trop affairée pour y prêter attention. Je m’arrangeai avec la dame ; je lui plus beaucoup. Elle allait commencer une grande toile avec moi… chouette ! du pain sur la planche pour longtemps…
Quand je sortis, deux jeunes gens m’emboîtèrent le pas. De rose que j’étais d’avoir couru, j’étais devenue toute blanche. Je grelottais : je n’avais rien pris depuis midi.
L’un des deux me regardait très ostensiblement : c’était un grand jeune homme, fort bien habillé, aux cheveux très blonds et les yeux noisette. Celui qui m’avait souri dans le corridor était un juif très brun ; il vint d’un coup vers moi et m’invita à aller prendre quelque chose avec lui ; j’acceptai. Le blond restait à distance ; devant le café, je me retournai et dis :
— Et votre ami ?