Eitel m’attendait, accompagné d’un ami avec qui nous sortions souvent et qui m’aimait beaucoup. Ils ne me reconnurent pas. Je m’amusai à passer deux fois près d’eux ; j’entendais, Eitel dire :
— Mais elle n’est jamais en retard…
Je relevai mon voile et les accostai.
— Ah ! c’est toi !… Vraiment c’est incroyable ! Non ! mais ! est-elle charmante ! on dirait qu’elle n’a jamais porté d’autres vêtements…
Dans un joli mouvement spontané et fier, il m’offrit son bras ; l’ami se mit à ma droite. Je trépidais de bonheur et d’orgueil. En baragouinant tous les trois le français, nous prîmes la rue Neuve, qui était alors un long boyau mal éclairé.
Je n’avais pas de paletot, mais je n’eus pas froid : ma petite pèlerine et mon grand voile me donnaient l’air emmitouflée. Il gelait ; le vent était assez fort et faisait voler mes plumes de coq, et, quand j’apercevais mon ombre contre les maisons ou par terre, avec ces plumes voltigeant sur ma tête, je ne me sentais pas d’aise. En rentrant dans l’allée couverte du restaurant, Eitel me vit en pleine lumière ; il serra mon bras contre lui.
— Ma petite bête, fit-il, attendri.
Va pour petite bête !… je savais ce que cela voulait dire : ça équivalait à « mon colibri » ou « mon papillon. »
Après le dîner, nous fûmes dans un grand café, rejoindre de ses compatriotes. J’en connaissais quelques-uns, tous me firent charmant accueil et me complimentèrent. Tout d’un coup, je crus me figer, mais fis semblant de rien.
Parmi eux était un jeune homme qui, un soir, m’avait ramassée sur le trottoir : il m’avait longuement marchandé deux francs sur dix que je demandais. Il se mit à chuchoter avec son voisin. Eitel leur demanda s’ils parlaient affaire pour être aussi sérieux.