Grand Dieu, quelle somme !

Le lendemain, je m’en fus rue Neuve m’acheter une robe toute faite, qu’on changea à ma taille. Elle était vert foncé, très étroite, à longue tunique, le corsage à basques avec une petite pèlerine, et garnie de boutonnières en taffetas. Elle coûtait quatre-vingts francs ; il m’en restait quarante-cinq.

Je voulais une fois pour toutes en sortir : je n’avais donc rien dit chez nous de cet argent. Je gagnais du reste beaucoup depuis quelque temps ; un amateur avait commencé une grande toile avec moi, il la grattait après chaque séance et recommençait le lendemain. J’étais dans la joie : « S’il continue ainsi, me disais-je, il n’y a pas de raison pour que cela cesse… »

J’achetai avec les quarante-cinq francs restants :

Francs
1 paire de bottines

12,00

1 chapeau de feutre vert

3,00

1 touffe de plumes de coq

2,75

1 ruban de velours vert

1,50

1 voile de gaze verte

2,75

2 chemises à 3 fr.

6,00

2 pantalons à 2 fr. 50

5,00

1 jupon violet

5,00

1 paire de bas

2,50

3 mouchoirs

1,50

1 savon

0,10

——

42,10

J’ajoute pour un bain

1,00

Total

43,10

Je m’étais dit que je ne pouvais m’habiller de ces beaux vêtements sans être lavée des pieds à la tête : chez nous, c’était impossible, avec tous les enfants autour de moi. Du reste, ma mère trouvait qu’une fille convenable ne devait se laver que la figure et les mains, et puisque je voulais être convenable !…

Je décidai de me laver les cheveux au bois de panama et d’aller prendre un bain en ville… Ah ! ce premier bain… cette sensation d’être entièrement dans l’eau chaude… je ne l’oublierai jamais. J’eus d’abord une petite suffocation, puis, ce fut exquis…

J’avais apporté mes beaux dessous, de façon de ne plus devoir mettre chez nous que ma robe et mon chapeau. En sortant de là, je me sentais alerte et gaie. J’eus une scène avec ma mère, parce que j’avais acheté ces vêtements au lieu de donner l’argent dans le ménage, comme je faisais toujours. J’avais beau dire que c’eût été tromper mon ami, que des actes semblables pourraient me le faire perdre… elle ne voulut pas en démordre.

Je mis ma belle robe, mon chapeau un peu en arrière de façon à montrer mes ondulations. Mes boucles s’épandaient sur mon dos, maintenues par un velours : le bois de panama leur avait donné un reflet d’or. J’entourai mon chapeau et ma figure du voile de gaze, que je croisai derrière la tête, et, ramenant les bouts sous le menton, j’en fis un gros nœud.

Chez nous, il n’y avait pas de miroir, mais quand, en ville, je pus me voir dans les glaces, j’eus de la peine à me reconnaître. J’étais longue, fine, très élégante, et le contentement me faisait une figure d’une joliesse rare…