Je passai le restant de la nuit à ruminer et à me demander pourquoi toutes ces choses laides et dégradantes s’acharnaient sur moi… puis je me révoltais.
« Zut ! j’irai chez lui, parce que, chez nous, la vie m’est devenue impossible. Je leur donnerai l’argent que je gagne, mais je dois les quitter ou je me suicide… »
Et, regardant la belle tête blonde de mon amant, qui dormait à poings fermés :
— Quant à toi, je te récompense assez de ma peau, je ne te dois rien d’autre…
Le lendemain, chez nous, je fis un paquet de mes hardes, je dis à ma mère qu’elle pouvait compter sur tout ce que je gagnerais chez les peintres. Elle ne voulait pas me laisser sortir. J’avais mes plus beaux vêtements pendus sur mon bras. Elle appela Hein à la rescousse pour me barrer le chemin : il avait les larmes aux yeux.
Tout d’un coup, j’avisai mon vieux canapé qui me servait de lit ; il se trouvait devant une porte qui s’ouvrait en dehors. Je bondis sur le canapé, ouvris la porte, et dévalai l’escalier.
Avant qu’ils fussent revenus de leur émoi, j’étais dans la rue et sautais sur le tramway qui passait.
Une demi-heure après, je rangeais mes vêtements dans l’armoire à glace, à côté de ceux de mon ami.
Quelle différence de vie !… J’avais beaucoup de poses. Après, j’entrais dans notre appartement bien tenu où j’étais seule… pas de bruit autour de moi… et où je pouvais lire sans être distraite. Alors je m’en donnais, de la lecture…
A six heures, on me montait mon petit dîner sur un plateau couvert d’une serviette : il me coûtait un franc cinquante. Les jours que je ne posais pas, je déjeunais à midi de deux petites tasses de café que je me préparais dans une machine viennoise, de deux petits pains et de vingt-cinq centimes de jambon ou de fromage. Vers trois heures, dans ma plus belle toilette, j’allais me promener Montagne-de-la-Cour.