La Montagne-de-la-Cour d’alors était l’endroit où, en hiver, les femmes de tous les mondes et de toutes les conditions se rendaient aux mêmes heures, entre trois et cinq, pour faire leurs emplettes ou pour se promener et se dévisager. Les hommes étaient plus rares.
La femme y était chez elle. Tous les magasins de robes, de chapeaux, de lingerie fine, de fourrures, de bijouterie, les magasins de chaussures de luxe étaient agglomérés dans cette vieille rue en pente. On la descendait et, par la rue de la Madeleine, on poussait jusqu’au « Passage » ; puis on remontait. Prendre le thé était inconnu : on allait tout au plus manger un gâteau sur le pouce chez Brias, au Cantersteen, et encore… Moi surtout, je ne pouvais pas, n’ayant pas assez d’argent. Il y a vingt-cinq ans, à Bruxelles, quand on ne s’était pas promené Montagne-de-la-Cour, on n’était pas sorti.
Je jubilais quand, jeune, jolie et bien habillée, je me baladais dans ce milieu élégant et intime, car, intime, elle l’était, la Montagne-de-la-Cour, on se reconnaissait sans se connaître.
— Voyez cette petite avec ses cheveux ondulés : elle doit être étrangère, disaient des dames en me dévisageant. On baisse peu la voix en Belgique.
« Ah ! voilà cette dame avec ses belles fourrures », pensais-je. Et l’on remontait et redescendait inlassablement, jusqu’à cinq heures au plus tard.
Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir déambuler, frivoles et épaisses, en leurs robes à grosse tournure et avec leurs petites capotes nouées de côté sous le menton, les dames fraîches et replètes, le regard creux, mais la bouche gonflée vers les grosses jouissances. Leurs silhouettes frustes et savoureuses passent et repassent. Elles entrent dans des magasins que je pourrais énumérer, des deux côtés de la rue, depuis la Place Royale jusqu’au Cantersteen… Maintenant tout est démoli…
J’ai vu aussi grandir et vieillir des hommes et des femmes que je n’ai jamais connus que pour les avoir rencontrés dans la ville. La petite fille, avec des tresses sur le dos, je la voyais devenir jeune fille, puis se promener avec sa mère et le fiancé de l’autre côté, puis jeune mariée… enceinte… ensuite avec des bébés. Plus tard la taille élégante s’épaississait et les cheveux grisonnaient ; elle renonçait à la coquetterie et se transformait à la bonne franquette.
Et les hommes qui, presque gosses, m’admiraient naïvement en me disant des amabilités en passant, j’ai vu pousser leur première barbe, puis leur ventre… Il y a des hommes qui, pendant quinze ans, avaient une expression de contentement quand ils me rencontraient, et qui tout doucement ont passé à côté de moi sans plus me voir.
J’ai vécu ainsi de la vie de beaucoup d’habitants de Bruxelles, sans cependant que nos natures aient fusionné : je suis restée étrangère à leurs goûts et à leur façon de sentir, et eux ne m’ont jamais aimée.
Personne n’a aimé Bruxelles d’une façon plus spéciale que moi. J’aimais la ville, son mouvement et ses rues, jusqu’à ses petits pavés plats ; mais, dès que je faisais la connaissance de gens de n’importe quel monde, il y avait surprise… Nous nous sentions si différents que jamais le contact ne s’est fait. Les rares connaissances que j’ai eues ne me traitaient pas comme leurs amies belges, et moi je n’ai jamais su me donner, malgré tout le désir que j’en ai eu, car cela a été le grand désir de ma vie, d’avoir une amie…