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Le soir, nous restions chez nous ; nous n’avions aucun besoin de sortir et, quand je nous la sais de la bière chaude avec des œufs, une recette nationale d’Eitel, il avait la sensation d’être dans son pays, disait-il, et une nostalgie passait dans ses beaux yeux bruns… Mais vite, pour dissiper cette pensée, je le grattais des deux mains doucement dans ses cheveux blond lin et, comme un grand chat, il soupirait et fermait à moitié les paupières, de bien-être. Lui me faisait peu de chatteries…

Il passait maintenant la plupart des dimanches chez des amis. Alors je retapais mes chapeaux ou refaisais mes robes, mais surtout je lisais.

J’avais demandé à la propriétaire si elle n’avait pas des livres à me prêter. Elle me descendit du grenier des journaux de modes reliés, de 1855 à 1865, et presque tout Molière… Molière ! je l’ai lu d’un trait, et il ne fut pas lettre morte pour moi. Je le compris comme un cerveau de vingt ans peut le comprendre ; je sentis, sous la forme étrange pour moi, la vie et la vérité.

Les anciens journaux de mode m’ont également rendu un grand service. Quand, plus tard, je lus les de Goncourt, j’ai vu leurs héroïnes se mouvoir dans leurs atours ; j’ai vu Renée Mauperin dans sa robe de reps blanc, qui ballonnait autour d’elle… Le costume, du reste, m’a toujours vivement intéressée. Depuis, j’ai compris que c’est parce qu’il fait partie de notre mentalité, qu’il nous dicte nos gestes et nos attitudes : les paysannes zélandaises, à cause de leurs coiffes, tournent la tête comme les femmes des tableaux gothiques, et leur masse de jupons les obligent à se retourner complètement pour regarder derrière elles.

Pour avoir des livres à ma disposition, je m’abonnai à un cabinet de lecture : là encore je fis des découvertes étonnantes. J’avais demandé des livres sérieux ; je dois beaucoup à l’employé qui me comprit si bien. J’ai pu, grâce à lui, m’initier à ce que la France eut de meilleur en écrivains pendant tout le dix-neuvième siècle, et comme, à la lecture, je vois et sens réellement les gens et les choses, dans leur atmosphère, avec les couleurs et les parfums, j’ai vécu, en compagnie des duchesses de Balzac, des après-midi de dimanche somptueux… j’allais jusqu’à respirer l’air confiné de leurs appartements.

Ceux que je n’ai pas compris ou goûtés alors, je les ai goûtés plus tard. A tous, je dois une partie de l’évolution lente, mais sûre, qui s’est accomplie en moi. Je n’avais d’autre guide que cet employé.

— « Voilà, Madame, Les Filles de Feu », ou : « Je vous ai gardé Mauprat », ou : « Voici la Cousine Bette, vous n’allez pas en dormir… »

Les dimanches matin, j’allais souvent au Vieux Marché. Les étalages de livres me retenaient surtout et n’y eut-il pas qu’un jour j’y trouvai Les Confessions de Jean-Jacques… J’en lus une page devant l’étal.

— Combien ce livre ?