— Un franc cinquante, parce que c’est vous.

Je prends le bouquin et en marchant commence à le lire ; arrivée au Parc, je m’assieds sur un banc. Je rentrai une heure trop tard pour le dîner.

Jamais aucun livre ne m’a autant remuée… Il avait eu de la misère comme moi, il avait été mercenaire comme moi, il avait vécu de charité comme moi… et, chez Mme de Warens, n’avait-il pas dû tout accepter de ses mains ?…

Il y avait donc eu des misérables qui avaient osé parler et ne pas cacher leurs souffrances et leur avilissement involontaire… Puis était-ce un avilissement quand on avait été contraint ? Est-ce que l’avilissement ne vient pas d’actes volontaires et choisis ?

Je marchais de long en large dans mon appartement, le bouquin pressé sur ma poitrine, divaguant et lui demandant si, moi, j’avais mal fait en donnant mon corps en pâture pour nourrir les petits chez nous…

Quand Eitel rentra vers minuit, il me trouva, la fièvre au visage.

— Tu te fausses à tant lire, et ce Jean-Jacques était un cynique d’étaler ainsi ses hontes…

— Imbécile, murmurai-je, et vous donc qui m’avez dit tout crûment que vous ne me preniez que comme un jouet…

Les foules m’ont toujours inspiré une terreur panique. Un grand enterrement ou un déploiement militaire me faisaient faire un détour pour les éviter.

Pour les processions seules, j’osais m’arrêter, mais elles ne m’attiraient que par le côté beauté. Les bannières brodées, les surplis plissés et les chapes pourpres à fleurs d’argent, les petites filles en blanc, les fleurs qu’on effeuillait, et jusqu’à la Vierge de bois avec son manteau, ses ors et ses dentelles, juchée sur des tréteaux et portée sur les épaules des hommes, me remplissaient d’admiration. Mais les fidèles, avec leurs cierges, et la foule qui suivait me faisaient l’impression d’un ramassis de dégénérés ; ils m’inspiraient un grand dégoût : jamais je n’eus le désir de me joindre à eux.