Un dimanche, sur le parcours d’une procession de sainte Gudule, Eitel voulut me faire m’agenouiller ; lui avait ôté son chapeau, bien qu’il fût protestant.

— Mais je ne te comprends pas, lui disais-je après.

— Ah ! la foule m’a entraîné…

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Un soir, un immense cortège d’ouvriers débouchait Place Royale, avec des musiques et des drapeaux rouges. Les torches éclairaient leurs figures de coulées de cuivre. Nous nous étions arrêtés, Eitel et moi, pour les voir passer. Bientôt l’on donna deux coups sur la grosse caisse, et la musique joua la Marseillaise : toute la foule entonna ce chant. J’en avais déjà entendu des bribes, je n’en connaissais pas les paroles ; mais ma gorge se serra, je me mis à fredonner et à taper des pieds en mesure, et tout d’un coup j’emboîtai le pas. Mon ami me tire par le bras, je me dégage d’une secousse ; je prends le bras d’un ouvrier et, chantant la Marseillaise sans paroles, mais comme soulevée de terre, je suis la foule.

Eitel marchait à côté de moi, sans me donner le bras, pâle, le chapeau dans les yeux et le col relevé.

Par l’étroite rue de la Colline, nous pénétrâmes sur la Grand’Place. Je croyais entrer dans un lieu enchanté : tout l’or des maisons scintillait… Mais soudain, par une des ruelles, des gendarmes à cheval débouchèrent et se jetèrent sauvagement au milieu de nous. Nous chantions toujours ce chant de volcan qui gronde. Les musiciens se débandèrent ; des hommes furent foulés sous les chevaux, des cris de douleur s’élevaient. Comme dispersée par l’ouragan, la foule tourbillonnait sur la place.

Eitel me souleva d’un bras par la moitié du corps et m’appliqua l’autre main sur la bouche, parce que je continuais à chanter par bravade. Il monta quatre à quatre les perrons d’une des grandes maisons de la place et me déposa au fond d’une salle d’estaminet à faro.

Une heure après, la place était vide. Nous rentrâmes en nous querellant.

— Je t’ai suivie pour te sauver, je sentais que tu te serais laissé tuer au milieu de cette populace. Toi qui as peur des foules, quand c’est la populace qui se soulève, tu changes… tu es avec eux.