Eitel m’avait dit que je devais m’informer si les gens étaient estimés et solvables et si leur commerce marchait. J’allais dans le voisinage demander simplement ce que je désirais savoir. Il paraît que j’étais très adroite, car on nous envoyait des éloges sur la façon dont nous prenions les renseignements.

Il m’arrivait des choses très embarrassantes, d’où je me tirais comme je pouvais… Je devais prendre dans le quartier de la rue Haute des informations sur une marchande de soldes. J’entre, à deux maisons de la sienne, dans un petit estaminet où, du dehors, je n’avais pu voir les consommateurs. Mais à l’intérieur il y avait trois femmes attablées, et à une autre table un homme. Les femmes buvaient des liqueurs aux fruits. Comme je restais près du comptoir, attendant les cabaretiers, une des femmes me demanda de loin ce que je désirais, ajoutant qu’elle était la « Madame ». Je vais près d’elle et lui dis à voix basse que je voulais lui demander des renseignements sur madame *** la marchande de soldes de deux maisons plus loin.

— Ah ! mais adressez-vous à elle, la voilà…

Et elle me montra une des deux femmes attablées avec elle.

Fichtre !…

— C’est à moi que tu veux parler ? pourquoi ça est donc ?

C’était une formidable Bruxelloise, de cinquante ans environ, rouge de teint, avec de grands yeux gris injectés de sang. Elle avait les bras sur la table et y enfouissait à chaque instant la tête, comme quelqu’un tombant de sommeil. Ses mains trop courtes avaient des doigts comme des boudins, aux ongles bordés d’un bourrelet de chair. Elle se tourna un peu de côté, leva vers moi la tête et son regard endormi ; dans ce mouvement, la masse énorme de son corps eut un remous de gélatine qui tremblerait sous une couche de graisse.

Comme je ne pouvais détacher mon regard de son énorme corps :

— Tu te dis qu’on pourrait bien en couper trois, comme toi, dehors de moi ?

— Trois, non, fis-je naïvement, mais…