De temps en temps, j’éprouvais un besoin fou d’être parmi les miens. Mais mes parents m’inspiraient un tel éloignement que je me bornais à faire venir Naatje et Klaasje.

Ils arrivaient vers onze heures, dans leurs meilleurs habits. Ils suaient cependant l’enfant pauvre : Naatje surtout, avec sa tignasse brune et rêche, mal peignée, et son nez retroussé. A Klaasje, il ne manquait que de beaux vêtements pour être exquis : ses jolies boucles blondes et ses beaux yeux aux longs cils, son mince petit corps élancé, faisaient mon orgueil, et j’allais le montrer chez la propriétaire.

J’ajoutais pour cinquante centimes de jambon à notre déjeuner, et l’on faisait deux fois le café, la machine viennoise ne contenant que deux petites tasses. Entre le déjeuner et le goûter, je les lavais et les peignais : Naatje en avait le plus grand besoin, la vermine et elle sympathisaient étroitement… Puis nous goûtions de thé et, quand ils étaient bien bourrés de tartines, je sortais la surprise : des petits gâteaux… En les reconduisant un bout, j’achetais une livre de lard pour les parents.

Je restais debout à les voir s’éloigner : ils se retournaient à chaque instant pour me dire bonjour de la main.

J’avais le cœur gros : leurs petits êtres mal habillés m’étaient encore si chers, que souvent je faisais quelques pas en avant pour les rejoindre, pour leur demander pardon de les avoir abandonnés… Alors je me demandais si je ne ferais pas bien de rentrer avec eux et de recommencer l’ancienne vie… n’était-ce pas mon devoir ?…

Mais l’idée de sentir à nouveau l’haleine alcoolique de mon père et de voir ma mère ruser pour me soutirer le plus possible, me hérissait, et vite je rentrais, me sentant retrempée de les avoir vus et maniés, mais quand même avec la sensation d’avoir été privée pendant quelques heures d’une chose essentielle à ma vie…

Je m’enfouissais tout de suite dans mon fauteuil, et, comme gourmande, je me remettais à lire.

Eitel était employé volontaire chez un grand banquier, il recevait deux cents francs par mois de son père ; moi, je donnais le plus clair de mes gains chez nous. Notre appartement coûtait soixante francs par mois, le piano vingt-cinq : nous étions donc très serrés.

Eitel, avec sa garde-robe apportée de chez lui, avait toujours son air de prince creux et engoué de soi. Ce fils de famille était cependant courageux devant la ruine, et j’étais étonnée de voir comment ce jeune homme, élevé dans le luxe, savait diviser notre budget : autant pour le loyer, autant pour la nourriture, autant pour les vêtements et les distractions… Si mes parents avaient eu le dixième de cet ordre… Quelle bêtise je dis là ! quand il nous tombait du pain ou des pommes de terre, nous étions si affamés que nous étions hors d’état de penser qu’il nous faudrait manger aussi le lendemain…

Un ami d’Eitel lui procura une agence de renseignements commerciaux. Il recevait 1 fr. 50 par renseignement et j’en cherchais dix à douze par jour : avec mon air de demoiselle aisée et comme il faut, cela allait tout seul. C’est ainsi que j’appris à connaître la ville dans tous ses recoins et à l’aimer.