— Parce que je ne l’ai pas appris, mais si je l’avais appris comme vous…

— Non, jamais tu n’aurais compris.

Je sentais nettement sa conviction que j’étais d’une autre espèce, sur laquelle rien d’élevé n’avait prise, bonne tout au plus à leur servir de passe-temps.

Dans ces moments-là, d’instinct, je cessais le tutoiement, comprenant qu’en effet nous étions des étrangers et le resterions. Et une rage envieuse s’emparait de moi, car je savais que, si l’on s’était occupé depuis mon enfance de m’enseigner ce qu’il avait appris, je lui aurais été supérieure…

Je le sentais médiocre quand il parlait de Jean-Jacques. Pour lui, une des tares de Jean-Jacques était d’avoir été domestique : « S’il n’avait pas été domestique, il n’aurait pas étalé ses plaies devant le monde… »

Je me mettais dans des colères à ne plus pouvoir parler et, la gorge serrée, je lui criais dans la face des injures inarticulées. Puis je me sauvais dans notre chambre, pleurant et embrassant frénétiquement les Confessions… J’étais sûre qu’une injustice abominable nous était faite à ce grand livre et à moi…

Ma rancune allait jusqu’à penser que, si cette musique qu’ils jouaient avait été vraiment belle, eux n’auraient pu la comprendre.

Après ces scènes, Eitel sortait se promener. En rentrant, il me levait le menton.

— Allons, dis que tu as encore été déraisonnable, dis que tu es une petite bestiole…

— Non, je ne suis pas une bestiole !