Eitel était musicien. Il avait un piano et, le soir, il jouait. Cela m’ennuyait fort, parce que je n’y comprenais rien. S’il avait joué des airs d’opérette ou de café-concert, ou leurs « Volkslieder », mais ça…
Il ne supportait pas que je parle, il m’était impossible de lire ; alors quoi !… j’en étais réduite à tourner mes pouces.
Deux fois par semaine, un jeune homme venait faire de la musique avec lui. Ces jours-là, je m’ennuyais moins : je m’occupais de préparer le thé ou de la bière chaude aux corinthes, et de couper de minces tartines au pain d’épice.
Une fois que j’avais adressé la parole à Eitel et qu’il ne m’avait pas comprise, je lui dis :
— Mais cesse donc ton tapage…
Ils s’arrêtèrent en un couac. Le jeune homme riait, la figure dans les mains ; Eitel me regardait, consterné, mais se taisait. Je sentis que j’avais commis une énormité, mais en quoi ?… Est-ce que vraiment ce vacarme était quelque chose de beau, que je ne pouvais comprendre ?
Pendant des semaines, ils répétèrent le même morceau. J’en fredonnais des parties, et un soir j’allai dans la chambre à coucher exécuter des pas de danse sur cette musique. Il y avait un passage qui, un autre soir me fit me sauver pour sangloter et penser à ma petite sœur morte de faim.
Eux discutaient. Le mot « la septième » revenait souvent ; puis ils tapaient des deux mains sur les touches, quelquefois de toutes leurs forces, quelquefois délicatement comme s’ils touchaient du velours, et disaient : « Pour moi, c’est comme ça », ou « Je le sens ainsi ». Alors ils recommençaient.
Eitel ne me permettait pas de parler musique. Quand je lui demandais de m’expliquer ce qu’eux entendaient dans les morceaux qu’ils jouaient, il répondait, renfrogné :
— Cela ne s’explique pas, tu ne comprendras jamais.