Nous nous tûmes, toutes les deux de mauvaise humeur.

Cette conversation m’avait mise hors de moi, mais fortifiée dans ma conviction que Sonia et moi avions bien fait. Je me sentais cependant marquée pour toujours, et je savais que cela me poursuivrait, que toutes mes impressions et appréciations sur la vie subiraient le contre-coup de cette souillure que j’avais dû subir… Maintenant que je me rendais compte, j’étais secouée d’amour et de haine pour l’humanité.

Je ne voulus plus aller poser chez cette demoiselle, et changeais de trottoir quand je la rencontrais. « Dieu ne me les a pas donnés à garder… » Quel monstre !

Je dévorai tout Dostoïevsky, mais aucun de ses livres, que j’aime tous, ne me fit l’impression de Crime et Châtiment… J’aurais tant voulu savoir si Sonia, après avoir suivi Raskolnikof en Sibérie, se torturait comme moi ; si, malgré sa conviction qu’elle avait bien agi, elle se sentait aussi cette tache au front, qui la désignait, ne fût-ce qu’à elle-même, la classait à part, et la faisait se sentir mal à l’aise partout et avec tout le monde.

Par mes conversations avec André, je commençais à comprendre que les temps avaient changé, qu’on s’analysait davantage, qu’on s’occupait plus de soi-même, et que sans doute, pour cela, je ne pouvais accepter, avec la résignation de Sonia, ma déchéance. J’étais sûre cependant que j’aurais recommencé s’il l’avait fallu, que je n’avais rien à racheter ; mais je me révoltais, et sans cesse je recommençais à ruminer le tout…

Sonia s’est enveloppé la tête d’un mouchoir en drap de dame, et a tourné sa figure du côté du mur, pendant que ses épaules étaient secouées de frissons. Sa belle-mère s’est agenouillée devant elle, et elles se sont endormies dans les bras l’une de l’autre… Cela a de l’allure…

Chez nous, les petits mangèrent, comme des requins, les victuailles que j’avais rapportées, et, quand la lumière fut éteinte, je pleurai doucement sur mon vieux canapé, la tête sous la couverture pour ne pas être entendue, et jusqu’au matin je ne fus distraite que par le ronflement de mon père, ivre…

Sonia a pardonné à son père. Moi… mon père, mourant à l’hôpital, avait chargé Naatje de me dire, à moi toute seule, qu’il voudrait me voir, qu’il avait quelque chose à me demander… Dans l’agonie, il s’informait à chaque instant, auprès de la sœur infirmière, si sa fille Keetje n’était pas encore là… Je n’y suis pas allée.

Comme Sonia agit simplement, sans phrases, en se résignant devant l’inévitable ! Comme elle est belle, comme elle est grande !… Moi, je gueule, je trépigne, et, chaque fois que je vois ma mère, je mets tout sens dessus dessous, et je fais pleurer et trembler cette jolie petite créature. Je sais cependant qu’elle y a consenti, comme moi, le couteau sur la gorge… Voilà, je sais cela, et, au lieu de l’aimer, je la hais, comme si elle, plus que moi, aurait eu le droit de les laisser mourir de faim…

Elle connaissait mon adoration pour nos enfants : sur qui pouvait-elle mieux compter que sur moi ? Elle croyait que, après, je l’aurais aimée plus, comme elle m’en aimait davantage, et voilà que j’ai creusé cette brèche infranchissable entre nous… Chaque fois, je lui fais sentir son infamie, au point qu’elle a fini par tout nier ; et je sais que je la torture, et je sais que c’est injuste et inqualifiable…