Après ces scènes, quand j’ai fait claquer la porte et que je suis sur l’escalier, je veux retourner, la prendre dans mes bras, lui dire qu’elle peut toujours compter sur moi, que je recommencerais pour elle toute seule, et que je lui demande pardon à genoux… à genoux, mère, à genoux, nus, parce que cela me fait très mal d’être à genoux… Mais je n’ai pas besoin de faire tant de chichis : un regard suffirait, et elle me mettrait sur son cœur, comme sa préférée que j’ai toujours été…
Dans la rue, en levant la tête vers la croisée, où je la sais tout éplorée, je la regarde encore méchamment. Quelle vilaine créature je suis… il y a de la marge entre Sonia et moi…
Mais qu’avais-je ? Mes cheveux tombaient, des maux de gorge me harcelaient, j’avais des poches sous les yeux, je souffrais tous les mois de douleurs atroces ; j’étais irritable et incommensurablement triste ; des peurs et des transes m’obsédaient… puis je souffrais moralement. Comment André, qui m’aimait, pouvait-il tolérer ce partage ? J’étais à bout et décidée à lui parler. Mais de quelle façon aborder ce chapitre que nous évitions ?
Le soir, quand il vint, j’étais très abattue.
— Il ne fait pas gai chez toi, Keetje, tu as perdu toute ta vivacité, tu es là sans énergie…
— Je suis malade, je ne sais ce que j’ai… Quand je vais chez les peintres, ils me disent : « Quelle tête tu as, il faut te soigner… » De quelle nature était ta piqûre anatomique ?
— J’avais demandé à mon chef de service ; il m’a dit en ricanant : « Ça y est, tu crèveras de syphilis… » Mais, comme il me détestait, à cause de mes idées, et parce que je distribuais aux malades mes appointements d’interne, j’ai cru à une méchanceté. Plus tard, quand je t’ai connue, je suis allé consulter M… ; il m’a assuré que c’était une piqûre sans importance. Je lui ai demandé s’il n’y avait aucun danger pour la femme ; il m’a répondu très sérieusement : « Aucun. »
— Ce n’est donc pas ça…
Et, la tête sur la table, je me mis à sangloter.
— André, je ne peux plus vivre ainsi, je ne peux plus me partager. C’est odieux ! c’est odieux ! Comment supportes-tu cette situation ? Est-ce parce que je t’ai raconté ma vie ? A toi, je croyais devoir tout dire.