J’y fus et commençai bientôt les leçons. L’institutrice était une demoiselle de quatre à cinq ans plus jeune que moi ; elle dut m’expliquer ce qu’était un verbe, un adjectif, un substantif… Au commencement, je ne compris pas mon infériorité : je ne savais pas que ces premiers éléments étaient les mêmes dans toutes les langues. Mais quand je me fus rendu compte, ma gêne devint si forte que la demoiselle s’en aperçut, et, pour me mettre à l’aise, elle me raconta qu’elle donnait les mêmes leçons, dans le grand monde, à des dames mariées dont l’éducation avait été négligée à cause de leur santé ou pour d’autres motifs, et que beaucoup comprenaient moins vite que moi. Je lui sus gré de vouloir me mettre à l’aise, mais n’en sentais pas moins ma piteuse ignorance.
Au bout d’un an, quand je pus me débrouiller, André trouva que maintenant je devrais également prendre un professeur d’histoire et de géographie. J’en eus un d’un grand lycée de garçons. Il m’expliqua d’abord, sur une carte de géographie, ce que signifiaient les petites lignes en zigzags, que les unes représentaient des montagnes, les autres des fleuves, etc. Je n’en croyais pas mes yeux, mais ne disais rien. Quand j’eus compris, il commença par le commencement, et il déploya devant moi toute l’histoire de l’Egypte, puis des Mèdes et des Perses. Tout en me racontant, il me faisait suivre sur les cartes, pour que je me misse bien en tête où les événements s’étaient passés.
Ce fut la plus grande révélation de ma vie. L’orthographe, en somme, m’ennuyait, mais, ici, je m’emballai et partis à fond de train. A mesure que tout me devint clair, je vis devant moi les pays, avec leurs habitants vivant leur vie, avec les bêtes et les choses… L’inondation du Nil me fit crier avec eux : « Ça y est, il envahit tout… » Les passerelles et les petites digues me transportèrent en Hollande, et je clapotais, pieds nus, dans l’eau limoneuse… Mais les cadavres qu’on mettait pendant six semaines dans la saumure, comme des morues, et dont on tirait le cerveau avec des crochets par les narines, et toute l’horrible préparation qu’ils devaient subir avant d’être à point pour l’emmaillotement, me donnaient de véritables cauchemars.
André riait de l’impression que tout cela me faisait.
— Il t’en restera plus qu’à moi : nous autres, on nous serine ces choses quand nous sommes trop jeunes, alors qu’on veut jouer aux billes, et l’impression est nulle.
— C’est égal, si j’avais pu apprendre jeune, je pourrais maintenant m’occuper de choses moins élémentaires, car je vois bien que, si l’on veut savoir, la vie suffit à peine.
Quand nous en arrivâmes à la Bible, j’étais plus à l’aise : je la connaissais très bien, mais on me l’avait enseignée comme la parole de Dieu, et mon bon sens s’était révolté contre ce Dieu qui disait : « Je vous ai fait commettre cette iniquité pour me venger de vous, car je suis le Dieu vengeur. » A présent, qu’on me la représentait comme l’histoire et la littérature d’un peuple, elle m’intéressait beaucoup.
Ma mentalité changea complètement : je voyais plus loin, je découvris des beautés et des laideurs nouvelles, et je commençais à comprendre que si la misère est la plus grande de toutes les calamités, il y a aussi d’autres douleurs que celles du ventre qui crie, et que ce n’est pas tout que d’avoir les pieds au chaud.
Avant mes études, tout se manifestait à moi par des sensations, sur lesquelles je ne parvenais pas à mettre des mots, et, quand j’en trouvais, je n’osais les dire, me croyant bête et absurde… Maintenant j’arrivais à exprimer nettement mes idées, à savoir faire la part des choses, à prendre possession de moi-même, et à ne plus craindre de me voir ridiculiser, ainsi qu’auparavant Eitel avait l’habitude de le faire. Je parlais déjà tout autrement, je choisissais mes termes, mais André trouvait que mon accent restait trop étranger, et il avait peur que je ne prisse l’accent belge.
— Tu devrais aller au Conservatoire, mais il ne faut pas que l’on connaisse ta position. Tu diras que tu es une étrangère, venue à Bruxelles pour apprendre le français ; avec ton allure d’« english lady », cela passera. Mais il faut, avant, prendre quelques leçons particulières pour faciliter ton admission. Je connais une ancienne élève, du temps où j’y étudiais le violon, — car, tu ne sais pas, j’ai voulu devenir violoniste, mais mes parents s’y sont opposés, — cette ancienne élève est monitrice, elle est méchante comme une gale, mais elle te donnera de bonnes leçons, elle connaît bien le métier. Cela s’arrangea tout de suite. Je devais acheter un Merlet et nous commençâmes par des lectures à haute voix. Pas un son n’était exact, mais j’articulais bien. Puis, elle me fit syllaber et travailler avec des boules dans la bouche, pour assouplir l’élocution et me faire prononcer des lèvres. Je devais dire « mmme… nnne… pppe… » Je m’y mis avec une fougue à en avoir des bâillements de fatigue des mâchoires, et le sang à la tête, et la vue voilée. Je croyais pouvoir forcer la nature, rattraper les années perdues. Mes progrès furent immenses, et, au bout de quelques mois, mon professeur me présenta au Conservatoire, comme une jeune fille venue en Belgique pour compléter ses études : j’étais déjà plus dégrossie que des élèves de deuxième année.