Cette judicieuse & prudente retraitte
N'estant pas un effect d'un arrogant mespris
Ne doit pas irriter vos genereux esprits:
Ne sçavez vous pas bien qu'une modeste crainte
Tient aupres de leurs Rois les sujets en contrainte
Et qu'un trop grand esclat à son sexe suspect
Excite peu d'amour & beaucoup de respect?
LE ROY.
Ah! si ma qualité me doit estre importune,
Destins diminuez l'esclat de ma fortune:
Ostez moy les grandeurs & ce nom si fameux
Dont aujourd'huy la pompe est contraire à mes voeux,
Rendez moy moins puissant que chacun m'abandonne
Brisez si vous voulez mon sceptre & ma couronne.
Vous me verrés encor benir vostre rigueur
Si pour tous ces tresors vous me donnez un coeur.
Chimene seulement peut borner mon envie,
D'elle seule dépend ou ma mort ou ma vie.
Et le choix que j'ay faict de cét objet charmant,
Provient moins de mes yeux que de mon jugement.
Donc si tu fus jamais dans le soing de me plaire,
Rodrigue rens Chymene à mes voeux moins contraire.
Acheve en ma faveur ce genereux dessein,
Va fondre les glaçons qu'elle a dedans le sein:
J'attens de ton esprit cét agreable office.
SCENE QUATRIESME.
LE CID seul.
Et de vostre dessein j'attens tout mon supplice,
Fut-il jamais malheur à mon malheur égal
Je suis le confident de mon propre Rival.
Contraire aux volontez de la beauté que j'ayme,
Fidele à qui m'outrage, infidele à moy-mesme:
Et pour rendre sur moy mon ennemy vainqueur,
Moy-mesme je me rens ennemy de mon coeur
Presque victorieux je cede la victoire
Je faits tout le combat & j'en quitte la gloire:
J'attaque & je deffends un tresor precieux
Et mon esprit s'oppose au dessein de mes yeux:
L'un combat pour le Roy, les autres pour Chymene,
Je quitte mon bon-heur & je cours à ma peine:
Ne pouvant recognoistre en ce fascheux destour
Si je dois escouter le devoir ou l'amour:
L'un m'attache aux desirs d'un Prince opiniastre,
L'autre aux fers d'un objet dont je suis idolatre.
Et je trouve mon sort esgalement fatal,
Si je pense servir Chymene ou mon Rival.
Si j'escoute l'amour je m'acquiers une haine,
Et si je sers mon Prince il faut perdre ma Reine:
Mais quel aveuglement obscurcit ma raison,
Puis-je bien consentir à cette trahison?
Et par une action de crainte & de foiblesse
Dois-je pour un mortel trahir une Deesse:
Non non exposons nous plutost à sa fureur:
Mais helas je retourne à ma premiere erreur
Et suivant les conseils que mon amour me donne
Mon coeur ne prevoit pas que l'espoir m'abandonne:
Et que pour me ravir les fruits de mon amour,
Le Roy me peut oster ma maistresse & le jour:
De plus à le servir ma promesse m'engage
Je dois pour son repos mettre tout en usage,
Pour estre genereux faire une lascheté,
Et pour estre fidele une infidelité.
Quoy donc en me tuant il implore mon aide,
Et j'emploiray mes soings à chercher son remede?
Il fait contre moy-mesme un funeste dessein
Et je preste le fer pour me percer le sein
Non non, crainte, respect, ennemis de ma flame,
Cedez à mon amour l'empire de mon ame.
Où commande ce Dieu vous estes sans pouvoir,
Et ces loix seulement prescrivent mon devoir.
Toutesfois je me trompe, & mon ame confuse
En un mesme projet me deffend & m'accuse;
Il faut servir le Roy, puisque je l'ay promis,
Bien qu'il soit le plus grand de tous mes ennemis:
Pour l'asseurer du port, m'exposer à l'orage,
Et mettre le voleur dedans mon heritage.
Mais comme je me puis resoudre à cét effort,
Je pourray bien aussi me resoudre à la mort.
SCENE CINQUIESME.
DOM SANCHE, CHERIFFE.
CHERIFFE.
Apres tant de transports à la fin je respire,
J'ay secoüé les fers qui faisoient mon martyre,
Ouy, Dom Sanche, à la fin mon esprit est remis,
Je renonce à l'espoir que je m'estois promis,
Et de ma passion mon ame desgagee
Est par tes bons advis tout à fait soulagee:
Ta prudence & tes soins m'ont rendu le repos;
En fin je dois ma vie à tes sages propos.
Et je demeure ingratte