En fin, Monsieur, il faut quitter cette province,
Tolede avecque ardeur redemande son prince,
Et je n'ay pas dessein de priver plus long temps,
Vos sujets d'un bon-heur qui les rendra contens,
Un pere vous attend avec impatience,
Spherante rendez luy vostre aymable presence
Puis qu'il ne permet pas que je vous fasse voir,
Combien dans cet Estat vous avez de pouvoir:
Si l'on vous a faict prendre une routte importune,
Plutost que mes desirs accusez la fortune,
Et soyez asseuré que je n'ay projetté,
De vous oster les droits de vostre liberté:
Si vous avez senty les fureurs de Bellonne,
Sa colere est aveugle & n'espargne personne,
Nous vous avons icy traitté d'autre façon,
Et loing de souhaitter de vous quelque rançon;
Si quelque chose icy vous est considerable,
Disposez-en Monsieur.

SPHERANTE.

Monarque incomparable,
En l'estat où je suis que puis-je desirer,
Si mesme vous m'ostez les moyens d'esperer
Si j'avois quelque part en vostre bienveillance
Vous n'ordonneriez pas cette cruelle absence,
Vous vous opposeriez à mon esloignement,
Et vous auriez sans doute escouté Celimant;
Mais je voy bien grand Roy que sa priere est vaine,
Que Spherante à vos yeux est un objet de haine,
Et que vous l'esloigniez seulement de ces lieux,
Parce que vous trouvez son abord odieux,
Ah! rendez-moy mes fers plustost que ma franchise,
Retirez vos faveurs c'est mon mal que je prise,
Vos funestes bien-faits ne font que m'outrager,
Et vous m'assassinez me pensant obliger.

L'AMBASSADEUR.

Quelle fureur grand Prince aujourd'huy vous possede,
Et quelle aveugle erreur vous fait haïr Tolede?
Voulez-vous preferer vostre captivité
Aux honneurs que vous rend cette noble cité?
Avez-vous oublié quelle est vostre naissance?
Qu'un pere vous attend, son sceptre, & sa puissance?
Quelle felicité vous charme en cette cour,
Ou plus tost quel Demon vous retient,

SPHERANTE.

C'est amour,
Et si ce Dieu puissant me refuse ses chaisnes,
La mort y va finir & ma vie & mes peines.
Va retourne à Tolede & fais sçavoir au Roy,
Qu'une divinité qui me tient souz sa loy,
Rend ma captivité si douce à mon envie,
Que je n'en veux sortir qu'en sortant de la vie.

LE ROY.

Spherante moderez ce transport vehement,
J'ay touchant vos desseins entendu Celimant,
Et ceste passion a pour moy tant de charmes,
Qu'a peine je resiste à de si belles armes,
Ouy cét ardent amour dont vous estes espris,
Entre vous & le Cid divise mes esprits,
Incertain qui des deux emporte la balance,
Je permets à tous deux une esgale esperance?
Puis que vostre merite & ses perfections,
Suspendent en ce choix mes inclinations?
Faites venir l'Infante & dites qu'elle amenne,
Le genereux Rodrigue & l'ingrate Chymene,
Aujourd'huy leur presence est necessaire, icy;
S'il plaist à Celimant il en peut estre aussi.

SCENE SIXIESME.