LUCIANE.
Mais cet abandonné que vostre esprit abhorre,
Est ce Dieu tout puissant que le Ciel mesme adore,
Qui comble tout de gloire à son auguste aspect,
Et fait trembler là haut les Anges de respect.
Il naquit sans grandeur, sans esclat, & sans lustre;
Mais dans l'obscurité son berceau fut illustre,
Puis qu'à peine il parut qu'on redouta ses loix,
Et qu'encor tout enfant il fit trembler des Roys.
Si des siecles passez nous croyons les plus sages,
Des Princes d'Orient il reçeut les hommages,
Et l'astre qui guida ces Mages en ce lieu,
Fit bien voir que c'estoit la demeure d'un Dieu.
Il vescut, dites vous, ainsi qu'on le raconte,
Dedans l'ignominie, & mourut dans la honte,
Abandonné des siens, trahy, desadvoué,
Sur un infame bois honteusement cloué;
Mais c'est par ce moyen si difficile à croire,
Qu'il pretend sur sa honte establir vostre gloire,
Et par l'unique prix de son sang precieux
Qu'il vous veut acheter le partage des Cieux.
GENEST.
Que d'un trompeur espoir vostre ame est possedée,
S'il n'a pour fondement que cette vaine idée!
Et qu'un bonheur est faux, quand par un triste effort
La honte le produit aussi bien que la mort.
Rangez-vous du party de ces hautes puissances
Qui donnent à nos voeux d'illustres recompences,
Qui se font adorer en cent climats divers,
Et rendent nos Cesars Maistres de l'Univers.
Nous ne sçaurions faillir en suivant leurs exemples;
Comme dans leurs Palais suivons-les dans les Temples,
Et puis que le destin nous a faits leurs sujets,
N'ayons pas en nos voeux de differents objets.
Mais changeons de discours: Anthenor qui s'advance,
Ne prendroit pas plaisir à cette conference:
Sans doute que blessé d'un mesme traict que vous,
Il me vient assaillir, & seconder vos coups.
SCENE III.
Anthenor. Genest. Luciane.
ANTHENOR.
Hé bien, s'est-il rendu ce rebelle courage?
LUCIANE.
Aussi peu qu'un Rocher qui battu de l'orage
Mesprise les assauts, & de l'onde & du vent,
Et paroit à nos yeux plus ferme que devant.