ARISTIDE.
Quoy, c'est là le sujet qui te trouble si fort?
C'est là l'occasion qui cause ton transport?
Et l'importunité d'une soeur, & d'un Pere,
Est le mal qui t'afflige, & qui te desespere?
Tesmoigne, cher Amy, tesmoigne plus de coeur,
Mesprise leurs discours, & brave leur rigueur;
C'est dedans les malheurs, & les plus grands orages,
Que se font admirer les plus fermes courages.
Laisse, laisse esclatter ce foudre, & ces esclairs,
Dont les traits impuissans ne frapent que les airs,
Les Dieux interessez en ces vaines menaces,
Arresteront bientot le cours de tes disgraces,
Et quand mesme le sort les voudroit achever,
Il ne t'abaisseroit que pour te relever,
Que pour rendre dans peu ton ame plus contente,
Ta fortune plus haute, & bien plus esclattante,
Et te faire advouer qu'il ne t'est rigoureux,
Que pour te faire un jour plus grand, & plus heureux.
Tous les jours le Soleil sort d'une couche noire,
Et la honte est souvent un chemin à la gloire.
Il est vray que chocquant un injuste pouvoir,
Tu peux perdre tes biens, mais non pas ton espoir,
Puis que des immortels la haute providence
Peut donner à ta perte une ample recompence,
Et te faire trouver loing d'un pere irrité
Les fruicts de ton courage, & de ta pieté.
GENEST.
Aristide croy moy; le soin de ma fortune,
N'est point dans mes malheurs ce qui plus m'importune,
Puis que comme tu dis, je puis trouver ailleurs,
Et de plus doux espoirs, & des destins meilleurs.
Mais comment penses tu que l'amour qui me lie,
Me permette jamais de quitter Pamphilie?
Peux tu t'imaginer qu'il soit en mon pouvoir,
L'aymant infiniment de vivre sans la voir?
Non, non, loing des attraits de ses graces divines,
Les plus aymables fleurs me seroient des espines,
Je hayrois un trosne, & des sceptres offerts
Me plairoient beaucoup moins que l'honneur de mes fers.
Mais si la cruauté d'un pere inexorable,
A moy mesme aujourd'huy me rend mesconnoissable,
S'il faut que je demeure en ce funeste Estat,
Qui m'oste mes Amis, mes biens, & mon esclat,
(Pardonnez ce discours à ma melancholie,)
Que deviendront nos feux aymable Pamphilie?
Je sçay que vostre coeur est grand, & genereux,
Mais quoy, vous estes femme, & je suis malheureux.
PAMPHILIE.
Il est vray, je suis femme, & je le tiens à gloire,
Puis qu'aujourd'huy ce nom releve ma victoire,
Et faict voir en mon sexe un esprit assez fort,
Pour vaincre mieux que vous les malices du sort,
Je ne rediray point icy que je vous ayme,
Qu'ainsi que vos vertus mon amour est extréme,
Mes yeux & mes souspirs vous l'ont dit mille fois,
Et vous l'ont exprimé beaucoup mieux que ma voix:
Mais de quelques rigueurs dont le sort vous accable,
Fussiez vous en un point encor plus deplorable,
Je vous puis asseurer que ma fidelité
Sera jusqu'au tombeau sans inegalité.
GENEST.
He! bien, je croiray donc dans le mal qui m'afflige,
Que la nature en vous aura faict un prodige,
Et qu'en vous faisant naistre elle aura mis au jour,
Un miracle parfaict de constance, & d'amour,
Bien qu'en cette bonté dont mon ame se flatte,
Vostre adresse plutot que mon bon heur esclatte,
Je veux bien toutesfois pour calmer ma fureur,
Decevoir mon esprit d'une si douce erreur.
Ouy, Madame, je veux que mon ame soit vaine,
Jusqu'à vous croire atteinte, & sensible à ma peine,
Et me persuader qu'un feu si bien espris,
Au delà de vos jours touchera vos esprits;
Mais encor qu'à ce point vous soyez genereuse,
Pouray-je consentir à vous voir malheureuse,
Et que tacitement il vous soit imputé:
Que sans moy vous seriez dans la prosperité?
Ha! Madame? souffrez qu'en ce desordre extréme,
Ma raison une fois parle contre moy-mesme,
Et qu'agissant pour vous, elle monstre en ce jour,
Par un estrange effect un veritable amour.
ARISTIDE.
Ta flame, cher Amy, nous est assez connue:
Je voids en tes discours ton ame toute nue,
Et parmy l'embaras de tant de passions
Je descouvre aisément tes inclinations.
Je sçay bien que ton coeur & constant & fidele,
Pour l'objet qu'il adore a tousjours mesme zele,
Et que tu trouverois un Empire importun,
Si ce rare bonheur ne nous estoit commun,
Mais je sçay bien aussi que ton noble courage,
A peine à consentir qu'il ayt quelque advantage,
Et ces deux mouvemens succedans tour à tour,
Font combattre ta gloire avecque ton amour.
Mais veux tu t'affranchir de cette incertitude,
Qui nourit tes transports, & ton inquietude:
Escoute les conseils que je te veux donner:
Tu nous dis qu'Anthenor te veut abandonner,
Et te priver à tort des droits de ton partage,
Si tu ne suis l'erreur où son ame s'engage,
Dy luy pour parvenir au but où tu pretens:
Que tu rendras ses voeux, & ses desirs contens;
Et feints pour cét effect par un beau stratagéme,
Que tu veux comme luy recevoir le baptéme.
Suivant l'opinion de leur bizare loy,
Leurs mysteres sont vains quand on manque de foy;
De sorte qu'en ton coeur mesprisant leurs manies,
Tu n'auras observé que des ceremonies,
Qui n'ayans pas rendu le baptéme parfait:
N'auront produit en toy qu'un ridicule effect.
Acquiers toy de vrays biens avec de faux hommages:
Un peu d'eau, Cher Amy, calme de grands orages;
Fay que celle qui nuit à tous ses partizans,
Pour toy seule aujourd'hui produise des presens,
Et se rende pareille apres ton entreprise,
A la pluye envoyée à la fille d'Acrise.