LUCIANE.
C'est ainsi qu'autrefois tes feintes passions
Trompoient mon innocence, & mes affections:
C'est ainsi qu'autrefois Luciane abusée,
N'estoit à ton esprit qu'un objet de risée,
Cependant que ton coeur autre-part arresté,
Brusloit secretement pour une autre beauté:
Mais enfin aujourd'huy ma raison mieux reglée
Dechire le bandeau qui m'avoit aveuglée,
Et s'il me reste encor quelque feu dans le sein,
J'en conserve l'ardeur pour un autre dessein.
Ayme, ayme desloyal, ayme ta Pamphilie,
Suy mesme apres sa mort la chaine qui te lie,
Et si ta lascheté n'empesche un coup si beau,
Va, malheureux amant la rejoindre au tombeau:
Va, que differes-tu? ne croy plus me surprendre.
ARISTIDE.
Ha! Madame, escoutez.
LUCIANE.
Je ne te puis entendre.
Je n'ay que trop ouy ce langage trompeur
Qui m'avoit cy-devant mis l'amour dans le coeur,
Et qui par les effets d'un trop visible outrage
Y produit à present le despit & la rage.
Mais suy moy, deloyal, tu verras mon projet,
Tu n'as jusques icy regretté qu'un objet,
Tu pourras bien encore en regretter un autre,
Tu sçais le sort de l'un, viens apprendre le nostre,
Et si comme tu dis ton coeur est genereux
Vien par un noble effort les imiter tous deux,
Adieu.
SCENE II.
Aristide. Anthenor.
ARISTIDE.
De quelle foudre est mon ame frappée,
Quoy donc pour une plainte à ma bouche eschappée,
Et quelques sentimens d'une juste pitié
Qu'exigeoit de mon coeur une longue amitié,
Luciane, bons Dieux, me traitte de perfide?
Attendez, belle ingratte, attendez Aristide,
Et son coeur arraché que vous blasmez à tort
Vous fera voir au moins mon amour par ma mort.
Mais je l'appelle en vain, allons, allons la suivre,
Et la desabusons, ou bien cessons de vivre.
Allons.