DIOCLETIAN.
Je l'advoue avec toy, cette estrange adventure
Auroit esté sensible à l'ame la plus dure,
Et le coeur d'un barbare en cette occasion,
Eust eu tes sentimens, & ta compassion,
Mais oublie, Aquillin, une pitié si tendre,
Dont pour quelques sujets tu n'as pu te deffendre,
Et reserve ta voix, tes souspirs, & tes pleurs,
À plaindre desormais l'excez de mes malheurs,
Ouy, ouy garde à mon sort ta pitié toute entiere,
Elle ne peut avoir de plus ample matiere.
Puis que ceux que le ciel void d'un oeil rigoureux
Peuvent au prix de moy se reputer heureux.
Ouy, malgré mes grandeurs & les pompes de Rome,
Je connois, Aquillin, enfin que je suis homme,
Mais homme abandonné, mais un homme odieux,
Mais un homme l'horreur des hommes & des Dieux.
AQUILLIN.
Que dites vous, Seigneur, quelle douleur si forte
Peut si soudainement vous troubler de la sorte?
Tout vous craint, tout flechit, tout revere vos loix,
Et seul vous commandez à la Royne des roys,
Chassez donc la frayeur dont vostre ame est atteinte,
Le trosne est un azile où ne va pas la crainte,
Tout le monde sur vous ayant les yeux ouvers
Vous ne sçauriez perir qu'avec tout l'univers.
DIOCLETIAN.
Ha! que pour me guerir du mal qui me possede
Un langage flatteur est un foible remede,
Et que pour m'arracher aux douleurs que je sens
Les soins de mes sujets sont des soins impuissans.
En vain je porte un sceptre, en vain une couronne,
En vain un monde entier me suit & m'environne,
En vain je suis Monarque, & Monarque vainqueur,
Si tous mes ennemis sont desja dans mon coeur,
Si je sens en mon ame une guerre cruelle,
Si je me suis moy-mesme à moy-mesme rebelle,
Et si par tout en fin je traine avecque moy
L'horreur, le desespoir, le remords & l'effroy,
Tout me paroit fatal, tout me semble funeste,
Le jour troublé d'esclairs, l'air infecté de peste,
Le ciel rouge de feux, & la terre de sang,
Le Soleil sans lumiere & sorty de son rang.
Ô Dieux! ne vois-tu pas ces fantosmes terribles
Qui font autour de moy des hurlemens horribles?
Entends-tu comme moy ces longs gemissemens
Dont les tristes accens troublent mes sentimens?
Ô rage, ô desespoir, ô douleur qui me tue!
Mais quel astre nouveau brille dans cette nue?
Quelle divinité plus belle que le jour
Daigne encore esclairer ce funeste sejour?
Ha! ma douleur s'appaise & ma frayeur s'oublie,
Au ciel je vois Genest avecque Pamphilie,
De mille beaux objets tous deux environnez,
Tous deux la palme en main, & tous deux couronnez.
Cheres ombres, pardon, & du ciel où vous estes
Calmez de mon esprit les horribles tempestes,
Je fus en vostre endroit cruel, & furieux;
Mais je vous vay ranger au nombre de nos dieux.
Je vay vous eslever d'illustres mausolées
Qui toucheront du faiste aux voultes estoilées,
Et serviront de marque aux siecles à venir,
Et de vostre innocence, & de mon repentir.
Mais, helas! tout à coup ces clartez disparoissent,
Mon desespoir revient, & mes craintes renaissent:
Ô Dieux, injustes Dieux, qui voyez mes ennuis,
Qui voyez mes tourmens, & l'horreur où je suis,
Moderez, inhumains, les douleurs que j'endure,
J'ay vangé vos autels, j'ay vangé vostre injure,
Et si vous ne voulez qu'on vous croye impuissans
Vous devez appaiser les tourmens que je sens.
Mais s'il faut, Dieux ingrats, enfin que je perisse,
Achevez vos rigueurs, & hastez mon supplice.