AQUILLIN.

Cesar, je suis confus apres ce que j'ay veu.

DIOCLETIAN.

Qu'est-ce donc? parle-tost, qu'est-ce que tu consultes?
Les Chrestiens ont-ils fait naistre quelques tumultes?
Quelques seditieux se sont-ils revoltez
Au mespris de mon ordre & de mes volontez?
Parle, ne me tiens pas plus long-temps en balance.

AQUILLIN.

Non, Seigneur, tout le peuple ayme ou craint ta puissance,
Et la peur du trespas, ou le respect des Dieux,
Tiendra dans le devoir les plus audacieux.
Aussi n'est-ce pas là le sujet qui me trouble,
Mais un triste accident.

DIOCLETIAN.

Quel? ma crainte redouble.
Je tremble en mesme temps, & brusle de sçavoir
Quels estranges malheurs te peuvent esmouvoir.

AQUILLIN.

Rends le calme à tes sens, & bannis cette crainte
Dont icy sans sujet ta belle ame est atteinte:
Ce que j'ay veu, Cesar, me touche au dernier point,
Mais ce triste accident ne te regarde point,
Si la compassion peut estre ne t'engage
À plaindre comme moy ceux qu'un excez de rage
Dans le Tibre à mes yeux vient de faire perir,
Sans que jamais aucun les ait pû secourir.
Apres avoir conduit Pamphilie à la place
Où son trespas devoit expier son audace,
Je retournois icy quand j'ay veu devant moy
Un spectacle d'horreur, de tendresse & d'effroy.
De quelque desplaisir Luciane blessée
S'est du plus haut du pont dans le Tybre eslancée,
Où son corps quelques temps roulant au gré des flots,
A fait quoy que tout mort naistre d'autres complots,
Aristide voyant par un malheur extréme,
Perir ce qu'il aymoit à l'esgal de luy-mesme,
Veut suivre son destin, & par un mesme effort,
Cherche dessoubs les eaux une pareille mort.
Anthenor qui prevoit un projet si funeste,
Oppose à sa fureur la vigueur qui luy reste,
Mais comme elle est plus forte en un corps furieux,
Le desespoir d'un seul les emporte touts deux,
Attachez l'un à l'autre ils tombent soubs les ondes,
Leur cheute fait ouvrir leurs entrailles profondes,
Qui les ayant trois fois & rendus & repris,
Pour jamais à la fin estouffent leurs esprits,
Voila ce que j'ay veu, juge s'il est possible
De voir un tel malheur & paroistre insensible,
Non, Cesar, & quiconque a du coeur & des yeux,
Ne void point sans pitié ces coups prodigieux.