Ah ma fille, appaisez ce transport,
Et ne nous faictes pas un si sensible tort;
Vous respondez d'un sens contraire à ma pensée,
Alexis est party, l'ingrat vous a laissée,
Mais luy seul a failly, personne n'y consent,
Fait-il pour le coupable attaquer l'innocent?
Ou pour estre comprise au mal qu'il a pû faire,
Suffit-il de porter la qualité de mere?
C'est là toute ma faute, & la seule raison
Qui vous porte à haïr cette triste maison;
Mais si vostre ame encor estant si genereuse
A quelques sentimens pour une malheureuse,
Demeurez Olympie, & ne nous privez pas
Du seul objet qui peut empescher mon trespas:
La perte d'Alexis n'est que trop sans la vostre,
Sans que vous redoubliez ce malheur par un autre,
Ou que vous adjoûtiez à ma calamité
Un traittement si rude & si peu merité.
Alexis vit en vous, il vit dedans vostre ame,
En vous je vois encor, & mon fils, & sa femme,
Où par un rare effet d'un insigne amitié
Il nous reste du moins sa plus noble moitié:
Accordez chere fille à ma juste priere
Cet heur que je souhaitte, & ce bien que j'espere,
Sinon vostre rigueur par un cruel effort
Achevera le coup qui me donne la mort.
OLYMPIE.
Quoy que vous m'ordonniez vous serez satisfaicte,
Mais vous dévriez plutost consentir ma retraite,
Et bannir de chez vous un objet odieux
Qui vous prive d'un fils qui fut cher à vos yeux.
Ouy, mes deffauts Madame, ont causé son absence,
Il montre son respect par son obeissance;
Mais son aversion ayant plus de pouvoir
L'a contraint à la fin d'oublier ce devoir,
Et de se desgager par une prompte fuite
Des fers où vous aviez sa belle ame reduite.
J'obeïray pourtant, puisque vous le voulez,
J'acheveray mes jours dans ces lieux desolez,
Et je vous feray voir au fort de ma misere
Que j'ayme encor le fils, en honorant sa mere;
Trop heureuse perdant un adorable fruit
Que l'on me laisse au moins l'arbre qui l'a produit.
SCENE VI.
ALEXIS, CLITOPHON, ALCIPE, MEGISTE.
ALEXIS dans un Temple, tenant deux manteaux en ses deux mains.
Restes vains & honteux de ma Grandeur passée,
Allez, quittez mes mains ainsi que ma pensée,
Et par les faux appas d'un esclat odieux
Ne blessez plus jamais mon esprit, ny mes yeux:
Mais vous chers ennemis de cette vaine pompe,
Qui charme les mondains, les seduit & les trompe,
Habits de mon bon-heur, glorieux instrumens,
Soyez doresnavant mes plus beaux ornemens,
Que la pourpre vous cede, & servez de trophée
À mon ambition par vostre aide estouffée.
Charmeresses des sens qui flattiez mes desirs,
Trompeuses voluptez, ridicules plaisirs,
Luxe, jeux, passe-temps, dangereuses delices,
Tresors de leurs erreurs, partizans & complices,
Assez, & trop long-temps vous m'avez abusé,
Mais pour moy desormais vostre piege est brisé,
À mon aveuglement la lumiere succede,
Je verray sans regret qu'un autre vous possede,
Et mesme j'advouray d'estre fort obligé
À ceux qui de vos fers me rendront deschargé,
Ouy, prenez chers amis tout ce bien qui me reste,
Partagez entre vous cet or que je deteste,
Usez bien de ce traistre & dangereux metal,
Et prenez garde enfin qu'il ne vous soit fatal:
Adieu mes chers amis, embrassez moy mes freres,
Encore un coup Adieu.
CLITOPHON.
Les Cieux vous soient prosperes,
Et respandent sur vous pour ces rares bontez
Milles torrens de grace et de prosperitez.