Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus belliqueuse, celle des Zaporogues, paraît, pour la première fois, dans les annales polonaises au commencement du XVIe siècle. Ce nom leur venait des mots russes za, au delà (trans), et porog, cataracte, parce quils habitaient plus bas que les bancs de granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays occupé par eux portait le nom collectif de Zaporojié. Maîtres dune grande partie des plaines fertiles et des steppes de lUkraine, tour à tour alliés ou ennemis des Russes, des Polonais, des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple éminemment guerrier organisé en république militaire, et offrant quelque lointaine et grossière ressemblance avec les ordres de chevalerie de lEurope occidentale.

Leur principal établissement, appelé la setch, avait dhabitude pour siège une île du Dniepr. Cétait un assemblage de grandes cabanes en bois et en terre, entourées dun glacis, qui pouvait aussi bien se nommer un camp quun village. Chaque cabane (leur nombre na jamais dépassé quatre cents) pouvait contenir quarante ou cinquante Cosaques. En été, pendant les travaux de la campagne, il restait peu de monde à la _setch; _mais en hiver, elle devait être constamment gardée par quatre mille hommes. Le reste se dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux environs, des habitations souterraines, appelées zimovniki (de zima, hiver). La setch était divisée en trente-huit quartiers ou kouréni (de kourit, fumer; le mot _kourèn _correspond à celui du foyer). Chaque Cosaque habitant la setch était tenu de vivre dans son kourèn; chaque kourèn, désigné par un nom particulier quil tirait habituellement de celui de son chef primitif, élisait un ataman (kourennoï-ataman), dont le pouvoir ne durait quautant que les Cosaques soumis à son commandement étaient satisfaits de sa conduite. Largent et les hardes des Cosaques dun kourèn étaient déposés chez leur ataman, qui donnait à location les boutiques et les bateaux (douby) de son kourèn, et gardait les fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques dun kourèn dînaient à la même table.

Les kouréni assemblés choisissaient le chef supérieur, le kochévoï-ataman (de _kosch, _en tatar camp, ou de kotchévat, en russe camper). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se faisait lélection du kochévoï. La rada, ou assemblée nationale, qui se tenait toujours après dîner, avait lieu deux fois par an, à jours fixes, le 24 juin, jour de la fête de saint Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la présentation de la Vierge, patronne de léglise de la setch.

Le trait le plus saillant, et particulièrement distinctif de cette confrérie militaire, cétait le célibat imposé à tous ses membres pendant leur réunion. Aucune femme nétait admise dans la setch.

Préface à lédition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.

CHAPITRE I

— Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drôle! Qu'est-ce que cette robe de prêtre? Est-ce que vous êtes tous ainsi fagotés à votre académie?

Voilà par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux fils qui venaient de terminer leurs études au séminaire de Kiew[1], et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.

Ses fils venaient de descendre de cheval. C'étaient deux robustes jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il convient à des séminaristes récemment sortis des bancs de l'école. Leurs visages, pleins de force et de santé, commençaient à se couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauché le rasoir. L'accueil de leur père les avait fort troublés; ils restaient immobiles, les yeux fixés à terre.

— Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien à mon aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.