— Dites-moi, seigneurs, s'écria Tarass, en s'adressant aux atamans des kouréni; y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les nôtres ne plient-ils pas encore?
— Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force cosaque n'est pas affaiblie, et les nôtres ne plient pas encore.
Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'étaient dispersés dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reformé leurs rangs que, déjà, l'ataman Koukoubenko faisait, avec ses gens de Nésamaïkoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son cheval, il s'enfuit à toute bride. Koukoubenko le poursuivit longtemps à travers champs, sans le laisser rejoindre les siens. Voyant cela du kourèn voisin, Stépan Gouska se mit de la partie, son arkan à la main; courbant la tête sur le cou de son cheval et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son arkan à la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la corde des deux mains, en s'efforçant de la rompre. Mais déjà un coup puissant lui avait enfoncé dans sa large poitrine la lame meurtrière. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps à se réjouir. Les Cosaques se retournaient à peine que déjà Gouska était soulevé sur quatre piques. Le pauvre ataman n'eut que le temps de dire:
— Périssent tous les ennemis, et que la terre russe se réjouisse dans la gloire pendant des siècles éternels!
Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournèrent la tête, et déjà, d'un côté, le Cosaque Métélitza faisait fête aux Polonais en assommant tantôt l'un, tantôt l'autre, et, d'un autre côté, l'ataman Névilitchki s'élançait à la tête des siens. Près d'un carré de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin, et le repousse, tandis que, devant un carré plus éloigné, le troisième Pisarenko a refoulé une troupe entière de Polonais, et près du troisième carré, les combattants se sont saisis à bras-le- corps, et luttent sur les chariots mêmes.
— Dites-moi, seigneurs, s'écria l'ataman Tarass, en s'avançant au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les Cosaques ne commencent-ils pas à plier?
— Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore.
Déjà Bovdug est tombé du haut d'un chariot. Une balle l'a frappé sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille âme, il dit:
— Je n'ai pas de peine à quitter le monde. Dieu veuille donner à chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiée jusqu'à la fin des siècles!
Et l'âme de Bovdug s'éleva dans les hauteurs pour aller raconter aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour la sainte religion.