Bientôt après, tomba aussi Balaban, ataman de kourèn. Il avait reçu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd sabre droit. Et c'était un des plus vaillants Cosaques. Il avait fait, comme ataman, une foule d'expéditions maritimes, dont la plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient ramassé beaucoup de sequins, d'étoffes de Damas et de riche butin turc. Mais ils essuyèrent de grands revers à leur retour. Les malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau ennemi fit feu de toutes ses pièces, une moitié de leurs bateaux sombra en tournoyant, il périt dans les eaux plus d'un Cosaque; mais les bottes de joncs attachées aux flancs des bateaux les sauvèrent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les Cosaques enlevèrent l'eau des barques submergées avec des pelles creuses et leurs bonnets, en réparant les avaries. De leurs larges pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec promptitude, ils échappèrent au plus rapide des vaisseaux turcs. Et c'était peu qu'ils fussent arrivés sains et saufs à la setch; ils rapportèrent une chasuble brodée d'or à l'archimandrite du couvent de Méjigorsh à Kiew, et des ornements d'argent pur pour l'image de la Vierge, dans le zaporojié même. Et longtemps après les joueurs de bandoura glorifiaient l'habile réussite des Cosaques. À cette heure, Balaban inclina sa tête, sentant les poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible:

— Il me semble, seigneurs frères, que je meurs d'une bonne mort. J'en ai sabré sept, j'en ai traversé neuf de ma lance, j'en ai suffisamment écrasé sous les pieds de mon cheval, et je ne sais combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc éternellement la terre russe!

Et son âme s'envola.

Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armée. Déjà, l'ennemi a cerné Koukoubenko. Déjà, il ne reste autour de lui que sept hommes du kourèn de Nésamaïkoff, et ceux-là se défendent plus qu'il ne leur reste de force; déjà, les vêtements de leur chef sont rougis de son sang. Tarass lui-même, voyant le danger qu'il court, s'élance à son aide; mais les Cosaques sont arrivés trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que l'ennemi qui l'entoure ait été repoussé. Il s'inclina doucement sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang jaillit comme une source, semblable à un vin précieux que des serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre, et qui le brisent à l'entrée de la salle en glissant sur le parquet. Le vin se répand sur la terre, et le maître du logis accourt, en se prenant la tête dans les mains, lui qui lavait réservé pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu la lui donnait, il pût, dans sa vieillesse, fêter un compagnon de ses jeunes années, et se réjouir avec lui au souvenir d'un temps où l'homme savait autrement et mieux se réjouir. Koukoubenko promena son regard autour de lui, et murmura:

— Je remercie Dieu de m'avoir accordé de mourir sous vos yeux, compagnons. Qu'après nous, on vive mieux que nous, et que la terre russe, aimée du Christ, soit éternelle dans sa beauté!

Et sa jeune âme s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et l'empotèrent aux cieux: elle sera bien là-bas. «Assieds-toi à ma droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la fraternité, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas abandonné un homme dans le danger. Tu as conservé et défendu mon Église.» La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et cependant, les rangs cosaques s'éclaircissaient à vue d'oeil; beaucoup de braves avaient cessé de vivre. Mais les Cosaques tenaient bon.

— Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux kouréni restés debout, y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? les sabres ne sont-ils pas émoussés? la force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?

— Père, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas plié.

Et les Cosaques s'élancèrent de nouveau comme s'ils n'eussent éprouvé aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois atamans de kourèn. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts s'élèvent, formés de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass regarda le ciel, et vit s'y déployer une longue file de vautours. Ah! quelqu'un donc se réjouira! Déjà, là-bas, on a soulevé Métélitza sur le fer d'une lance; déjà, la tête du second Pisarenko a tournoyé dans l'air en clignant des yeux; déjà Okhrim Gouska, sabré de haut et en travers, est tombé lourdement.

— Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.