Vers quatre heures, nous faisions, bien doucement et sans bruit, comme des criminels, notre entrée à Kergonano, nous ne voulions pas réveiller les domestiques, la cuisinière surtout qui, pour garder prêt à servir, le souper cuit et recuit à nous attendre, avait dû, pendant plusieurs heures, allumer plus encore sa colère que ses fourneaux. Bref, le jour commençait à poindre, mais bien inutilement pour nous, car malgré les sourires de l'aurore, Morphée a tout de suite obtenu la permission de nous jeter ses pavots. Personne n'ira demain à la première messe, nous serons tous de grand'messe, et le curé sera enchanté de nous voir écouter avec recueillement son sermon en breton, auquel, hélas! nous ne comprendrons pas un mot.

Le 25 août.

Hier c'était une des grandes foires du pays; pour les paysans, une foire c'est une fête, c'est un plaisir aussi charmant pour eux, je suppose, qu'un bal pour nous. Nous sommes donc allés y faire un petit tour et prendre notre part de la joie générale, en compagnie de notre seigneur châtelain, et pendant que mon oncle, entouré des jeunes gens, examinait en bon agriculteur qu'il est, les nombreuses divinités égyptiennes qui couvraient la place, nous avons pu nous mêler au tohu-bohu des vendeurs, acheteurs, crieurs, bateleurs et charlatans: c'est un brouhaha inexprimable! Les uns arrachent les dents sans faire le moindre mal, au son de la musique qui étouffe les cris du patient; les autres vendent pour rien leurs orviétans merveilleux; ici l'on prédit l'avenir, là on fait parade des plus affreuses monstruosités; plus loin, de grands coups de tam-tam annoncent les vainqueurs du tir à la carabine ou les élus de la loterie, jeu plein de charmes et d'émotions où, pendant qu'on examine les beaux vases qu'on peut gagner, et qu'on décide son choix, la fortune vous adjuge un bâton de sucre d'un sou ou un verre de deux. On recommence avec rage; c'est le supplice de Tantale, on s'acharne après la capricieuse déesse qui reste sourde à vos conjurations, et finalement vide votre bourse sans remplir vos poches. Cependant l'enseigne ne ment point: on gagne toujours, quand on ne perd pas; le sire de La Palisse n'eût pas mieux trouvé. Nous en avons fait judicieusement la remarque, mais bien mal nous en a pris; la tireuse, indignée, se campant sur sa roulotte comme Hercule sur sa massue, nous a foudroyées du regard et de la parole par cette virulente apostrophe: «Pour des dames en robe de soie, vous n'avez pas d'esprit!» Eh bien, nous n'eussions jamais deviné cela, que de porter une robe de soie était une preuve d'intelligence, tout au plus une preuve de richesse, et encore… Si bien que nous n'avons pas été convaincues du tout. L'humanité est ainsi faite, voyant toujours les choses comme elle les aime et les désire, aussi sommes-nous restées persuadées que cette aimable marchande nous trouvait beaucoup trop d'esprit pour nous laisser prendre aux petits manèges de son industrie, qui consiste à plumer les gens de bonne volonté. Elle se vengeait par le seul moyen en son pouvoir, l'impertinence.

Ces messieurs venaient de nous rejoindre. Nous nous sommes amusés quelques instants encore de l'admiration et de l'ébahissement du bon peuple breton donnant tête baissée dans tous les pièges, mordant avidement à tous les hameçons tendus par les mains insatiables du lucre, et nous sommes partis nous répétant une fois de plus que la crédulité et la bêtise humaines sont de tous les temps, et que la campagne a ses badauds plus encore peut-être que la ville.

Aujourd'hui, après déjeuner, nous sommes allés jeter la seine dans la baie du Célino; la pêche nous offrait, des mulets exquis et des petits bars non moins bons, auxquels Dieu n'a pas prêté vie pour qu'ils devinssent grands. Quand on a senti le filet lourd et chargé, chacun s'y est mis de tout cœur, et rien de pittoresque comme de voir tout le monde à la besogne, les uns en simples costumes de bain, les autres en belles toilettes, tirer vivement la corde et battre l'eau derrière la seine pour empêcher les poissons de sauter par dessus et les retenir prisonniers. Avec l'instinct de la conservation qui caractérise tous les êtres, ces beaux mulets faisaient de vrais sauts de carpes pour regagner leur domaine, ou nous filaient entre les doigts comme des anguilles qu'ils ne sont pas, et ils avaient grandement raison de trouver qu'il fait meilleur frétiller dans l'eau que de sauter dans la poêle. Après avoir rempli les paniers d'une cinquantaine de beaux poissons, on a remis le fretin au large, et les joyeux pêcheurs, très fiers d'un tel succès, sont rentrés l'appétit bien ouvert, et tout disposés à manger leur part du butin.

Le 27 août.

Nous avons passé hier une charmante journée au Rohello. Nous y sommes arrivés quinze seulement pour dîner, excusez du peu! Mais il en est de l'hospitalité bretonne comme de l'hospitalité écossaise: on a beau en user, les hôtes aimables qui vous reçoivent ne trouvent jamais qu'on en abuse!

On a joué à toutes sortes de jeux, on a fait de la musique, mais on a surtout dansé et le classique quadrille et la polka légère. Maman aux doigts infatigables, surnommée peut-être un peu irrévérencieusement par mon petit cousin Jules, madame l'Orchestre, ne demandant pas mieux que de nous amuser, a joué du piano presque tout le temps, aussi la lune promenait-elle depuis longtemps son char vaporeux, lorsque les mamans ont donné, au grand regret de la jeunesse, le signal du départ. Notre nature insatiable est ainsi faite, que plus elle a et plus elle veut avoir.—Une journée de plaisir ne nous suffisait plus et nous trouvions la soirée trop courte.—Pour revenir, le temps était admirable fort heureusement, plein de douceur et de clarté, ce qui nous rassurait un peu et permettait à nos chevaux de prendre le bon endroit lorsque le chemin de traverse, qui dure une lieue, ne semblait plus praticable qu'aux chèvres.—Du reste, dans ce beau Morbihan, la terre classique des monts et des vaux, du granit et de la bruyère, il y a encore une foule de chemins où piétons, cavaliers et carrosses, montent et descendent sans savoir comment.

Le 28 août.

Nous avons enfin demandé grâce aujourd'hui, car une fatigue ne chasse pas l'autre, comme les clous. On s'est doucement promené dans les beaux bois de Kergonano, restés verts et feuillés comme au printemps. La chasse aux geais et aux écureuils a entraîné les intrépides; le billard, le trictrac (encore un jeu qui s'en va), le damier, les cartes et tutti quanti, ont offert leurs distractions aux plus tranquilles; chacun s'est retiré de bonne heure dans ses appartements et l'horloge du château a sonné minuit dans le silence.