Le 29 août.
Nous avons encore fait aujourd'hui une ravissante promenade en mer, mais, cette fois, au lieu de visiter des bords fleuris et habités, nous avons abordé les îlots déserts du Morbihan, dont les monticules foncés percent faiblement les flots verts et ressemblent de loin à des taupinières dans un pré. En nous voyant envahir leur domaine, les lapins qui, sans songer à mal, broutaient leur serpolet au soleil, sont bien vite rentrés dans leurs garennes; mais les moutons n'ont pu en faire autant, et le premier qui nous a aperçus a entraîné toute la bande, à la façon des moutons de Panurge, c'est le cas de le dire, dans une course folle, c'était une vraie déroute… Pour le coup, ils tournaient dans un cercle vicieux ces malheureux moutons, car, après avoir fait deux ou trois fois le tour de l'île, pour nous fuir encore, ils n'ont trouvé d'autre moyen que de recommencer.
Le 31 août.
Aujourd'hui nous savourons tranquillement nos souvenirs. Hier nous avons fait une excursion aussi pieuse qu'intéressante: notre pèlerinage à Sainte-Anne. Une véritable basilique a remplacé l'antique chapelle si modeste par ses proportions, si grande par la Foi et jadis vénérée de nos Pères. Tout a été transformé sous l'inspiration du Ciel. «Le désert même a fleuri».
C'est le 8 août 1877 qu'eut lieu la consécration solennelle, présidée par sept évêques, un archevêque, et un cardinal, Mgr Saint-Marc, du nouvel édifice que nous admirons aujourd'hui: une œuvre d'art dans les grandes lignes comme les plus petits détails. Partout sur les chapiteaux des colonnes, les confessionnaux, les autels jusqu'aux voûtes qui sont à compartiments et à cinq clefs pendantes, une végétation fantaisiste de sculpture produit le plus grand effet.
Les vitraux sont de valeurs inégales, cela dépend des personnes qui les ont donnés, chacun fait ce qu'il peut et aux yeux de Dieu n'ont-ils pas la même valeur… Il y en a de superbes et tous retracent les principaux faits de l'histoire de sainte Anne et du pèlerinage.
Le grand autel surmonté d'un riche retable est magnifique, les marbres de cet autel y compris les degrés ont été offerts par Pie IX—c'est un don unique puisque ces marbres proviennent de l'Emporium où ils avaient été transportés à l'époque de Titus et de Donatien.—Les ex-voto ne se comptent plus; que de grâces reçues et que de souvenirs reconnaissants ils rappellent!
Après avoir prié devant la statue miraculeuse nous nous sommes rendus à la fontaine de l'Apparition, ainsi appelée, parce que c'est là que sainte Anne se montra pour la première fois à Nicolazic et que jaillit la source miraculeuse contenue aujourd'hui dans un bassin de granit[3]. Nous aussi nous avons voulu boire quelques gorgées d'eau à cette piscine salutaire où tant de malheureux sont venus retrouver la santé de l'âme et du corps.
Nous avons donc traversé le Champ de l'Épine où le paysan Nicolazic déterra, en 1625, la statue de sainte Anne et s'arrêta à l'emplacement même de la Scala santa, construite depuis par l'ordre et aux frais de Louis XIII. La Scala est une chapelle ouverte, située à la hauteur d'un premier étage au-dessus d'un porche. Des deux côtés montent des galeries couvertes qui aboutissent à un palier central, duquel s'élève un autel où l'on dit la messe les jours de grandes solennités. L'escalier nord se termine par une colonnette de marbre renfermant un fragment de la colonne de Flagellation; il ne se monte qu'à genoux, en mémoire sans doute de la Scala santa de Rome, cet escalier de marbre blanc tyrien, provenant du palais de Pilate et que franchit Notre Seigneur, lorsque le Gouverneur le fit appeler pour entendre sa sentence; depuis des siècles ces marches sacrées couronnées d'un autel, ne se montent qu'à genoux.
Nos dévotions terminées et nos souvenirs achetés nous sommes allés déjeuner à l'hôtellerie de l'Ecu de France. Cette hôtellerie est très ancienne, elle remonte aux premières années des pèlerinages et a été, pendant près de deux siècles, le principal hôtel de la localité.