Hic ceciderunt. C'est ici qu'il tombèrent.
La chapelle expiatoire occupe donc l'emplacement même de la fosse où tombaient les victimes. La chapelle n'a qu'une fenêtre, elle est au fond de l'édifice. Une grande croix est dessinée dans les vitraux. L'intérieur n'offre rien de remarquable, on devait en orner les murs de fresques; de même, à l'extérieur on comptait remplacer les haies par des grilles mais, dans un pays qui change continuellement de gouvernement, tous les plans non exécutés de suite restent… en plan.
Le Champ des Martyrs fait naître un sentiment de recueillement, de profonde tristesse. Après tant d'années écoulées, son aspect est désolé; la solitude et le silence qui l'enveloppent pèsent sur les cœurs comme un linceul. On sent qu'il portera toujours le deuil du passé… Dans le long frémissement des grands arbres solitaires qui l'entourent, dans ces voix mélancoliques de l'air, l'âme croit entendre encore les dernières plaintes de la souffrance, l'adieu suprême des mourants!… Oui, c'est dans ce champ, sacré pour tous maintenant, qu'une grande partie de la noblesse bretonne et française est venue expirer et sceller de son sang sa fidélité à son Dieu et à son Roi. Mais ce n'est pas mourir que de s'éteindre dans la gloire, et le nom de ces héros s'éternisera sur la terre comme leur âme s'est immortalisée aux Cieux!
C'est encore au milieu de cette vallée marécageuse et profonde, que domine le temple que nous voyons, qu'eut lieu, entre Jean de Montfort, dit le Vaillant et Charles de Blois, la bataille qui mit fin à la guerre de succession du duché de Bretagne. Du Guesclin y fut fait prisonnier. Olivier de Clisson, son frère d'armes, y perdit un œil et Charles de Blois la vie.
Oui, c'est bien en marchant sur cette terre bretonne pétrie de cendres et de souvenirs qu'on peut s'écrier: «Nous foulons à nos pieds la poussière des ancêtres».
Oui, il s'est battu partout et à tous les âges ce peuple guerroyant, indomptable et entêté qui pendant si longtemps ne voulut point renoncer à sa nationalité et se fondre avec la France.
La Chartreuse s'appelait autrefois Saint-Michel du Champ. Elle avait été bâtie par Jean de Montfort en reconnaissance de la victoire qu'il avait remportée sur Charles de Blois dans la vallée de Kerzo, l'an 1364. Cette église collégiale sous le vocable de Saint-Michel avait été élevée sur l'emplacement même où Jean de Montfort avait campé et où il avait fait enterrer ses morts. Huit chapelains et un doyen y furent installés. Ils avaient pour mission de célébrer à perpétuité des messes pour le repos de l'âme des victimes de cette terrible guerre. Jean de Montfort fit en outre bâtir près de l'église Saint-Michel une grande salle où devait se tenir le jour anniversaire de la bataille qui l'avait rendu seul duc de Bretagne, l'assemblée générale des chevaliers de l'Hermine, ordre institué par lui, au lendemain de la victoire, afin de s'attacher les gentilshommes du parti de Charles de Blois. C'est dans cette salle que le duc conférait l'ordre aux nouveaux Chevaliers. Après avoir reçu leur serment de fidélité, il leur passait au cou un riche collier d'or formé de deux chaînes, réunies à leurs extrémités par des couronnes ducales qui avaient une hermine passant. Ces colliers, récompense du dévouement personnel, ne pouvaient être légués. Les héritiers des Chevaliers décorés de l'ordre de l'Hermine devaient faire remettre les colliers au doyen des chapelains, afin qu'ils fussent utilisés pour l'ornementation des autels de l'église collégiale.
Après avoir été desservi plus d'un siècle par des chapelains séculiers,
Saint-Michel du Champ fut confié aux Chartreux par le duc François II.
Le nombre des religieux fut fixé à treize, par une bulle du pape Sixte
IV en date du 21 octobre 1480.
Les Chartreux occupèrent ce couvent jusqu'en 1791 époque à laquelle ils furent obligés de s'exiler; leurs biens furent vendus, leur bibliothèque, riche de trois mille volumes, fut transportée dans la ville d'Auray où elle se trouve encore aujourd'hui, aussi bien que les belles boiseries des stalles de leur chapelle, qui sont à Auray à l'église des Cordeliers. Tous leurs biens furent vendus quatre-vingt-quatorze mille livres et rachetés, en 1810 par M. Deshayes, curé d'Auray, et M. Le Gal, vicaire général du diocèse. On établit alors dans l'ancien couvent une institution de sourds-muets. Un peu plus tard, cet établissement fut confié aux Sœurs de la Sagesse qui y installèrent également un pensionnat de jeunes filles et ma grand'mère maternelle y fut élevée.
Elle m'a souvent raconté qu'un soir d'hiver par une nuit profonde et lugubre, quelques instants avant le souper de huit heures, et pendant qu'on faisait à la chapelle un sermon sur le malheur des réprouvés, un orage épouvantable éclata tout à coup, et le tonnerre tomba sur la chapelle qu'on vit instantanément toute en flammes! «Je te laisse à penser, ajoutait ma grand'mère, la stupeur des élèves, déjà bien saisies par tout ce qu'on disait d'effrayant. C'était à croire que l'enfer venait de surgir sur la terre à la parole du prédicateur. Toutes les élèves s'étaient jetées le visage contre terre. L'incendie était commencé et le tumulte à son comble. On les fit sortir en toute hâte, mais plusieurs jeunes filles étaient évanouies, ce qui augmentait encore la confusion. Ah! quoique bien jeune alors ce souvenir s'est gravé à jamais dans ma mémoire. Je me rappellerai toujours mes impressions, à ce moment, les battements précipités de mon cœur; mon effroi pendant que le feu, se tordant comme un serpent monstrueux, déroulait ses anneaux tout autour de nous… On essayait cependant de le comprimer, mais en vain, il avait déjà dévoré la moitié du clocher, et ses langues ardentes venaient lécher tout le pensionnat! On n'avait alors que des moyens très imparfaits: les secours sérieux ne pouvaient venir que d'Auray et l'on attendit longtemps.