Hélas! voilà déjà la moitié de notre bon temps écoulée, mais un mois encore de nouveau et d'imprévu, quel horizon!… pour une pensionnaire. Au couvent, l'année, sous le rapport de la variété, passe comme un jour: l'aurore ramène les mêmes travaux, le midi les mêmes récréations, la nuit l'heure régulière du repos.—Après un an de pension on peut dire qu'on a vécu un jour, et l'on a beau feuilleter sa mémoire, les pages sont restées blanches; tandis qu'après un mois de vacances seulement, c'est bien différent, on peut croire qu'on a vécu toute une année, et par le nombre, la variété des faits accomplis, et par les doux souvenirs qu'ils laissent.

Mes chers grands-parents partent demain matin pour Saint-Nazaire, emmenant leurs petits-fils. Quant à moi, comme je deviens la seconde ombre de maman pendant les vacances, je vais la suivre à Nantes, où nous allons rester vingt-quatre heures, le temps de faire nos adieux et de serrer la main à de bons amis qui quittent la Bretagne, sans espoir prochain de retour; ils vont se fixer dans le Midi. Nous irons ensuite passer une semaine à six lieues de Nantes chez des parents dans une jolie campagne aux environs de Vallet.

Tout chemin mène à Rome, dit-on, et à Saint-Nazaire aussi, de sorte que je ne me plains pas du tout de prendre le chemin des écoliers pour rejoindre mes grands parents et mes frères.

Le 6 septembre.

Je connaissais peu les amis de maman, aussi mon cœur aurait-il dû se trouver bien libre et presqu'indifférent pendant cette dernière heure qui précède le départ, alors que les lèvres prononcent les plus tendres paroles, que les mains se serrent avec tant d'empressement, que les yeux, brillants de larmes et d'affection, se suivent et se cherchent encore lorsque la locomotive est déjà en marche: oui, j'aurais dû me sentir fort dégagée de ces pénibles impressions; point du tout, j'étais très émue aussi, moi: je comprenais, pour la première fois de ma vie, que ces adieux sincères, emportant tout un passé pour le cœur, ne renfermaient que l'inconnu pour l'avenir. Et l'inconnu, c'est sans doute l'espérance, mais ça doit être plus souvent la déception…

Ah! que de tristesses renfermées dans ce seul mot: Adieu! Il me semble le plus amer de tous.

Nous voici donc arrivées, aux Granges: une vieille propriété de famille, habitée par mon grand-oncle Benjamin et sa fille Francine, ma tante à la mode de Bretagne. Il y avait quinze ans que maman ne les avait vus et moi je ne les connaissais pas.

Le jour même de notre arrivée nous avons visité la maison et les jardins et le soir en nous couchant, maman m'a mise au courant de cet intérieur à part. «Rien ne me paraît changé dans cette antique demeure, m'a-t-elle dit. Elle passe immuable à travers le temps. Les choses sont donc restées à peu près telles que je les ai connues. Ce sont toujours les mêmes meubles, un peu plus usés, les mêmes boiseries, un peu plus vermoulues, la même vaisselle un peu plus fêlée. Quant aux gens, c'est différent; ma cousine Francine qui a doublé le cap de la quarantaine, était alors une grosse réjouie de vingt-cinq ans, fraîche et rose. Ayant perdu sa mère de bonne heure, ma cousine s'est consacrée à son excellent père. Elle est, à mes yeux, un modèle accompli de la piété filiale; quant à mon oncle qui est né aux Granges et qui mourra aux Granges comme son père, son aïeul et son bisaïeul (ils sont d'une race qui tient à se figer dans ses domaines), quant à ton grand-oncle, dis-je, qui a 84 ans passés, il aime à faire parade de ses années, sans omettre le jour, l'heure et le quantième de sa naissance. C'est par vanité: la coquetterie est, paraît-il, de tous les âges. Après avoir soufflé aux jeunes de se rajeunir, elle pousse les vieux à se vieillir; toujours par pure prétention afin qu'on dise: Ah! qu'il est bien conservé.

L'an dernier mon oncle reçoit une dame des environs qui vient lui faire visite, sans le savoir, le jour anniversaire de ses 83 ans. Elle le félicite sur sa bonne mine, sur sa brillante santé. «J'accepte vos compliments, chère Madame, répond mon oncle le sourire aux lèvres, car je suis dans ma 84e année.» Il y était tout juste depuis deux heures mais il aurait pu y être depuis onze mois et c'était avec le sentiment d'une orgueilleuse coquetterie qu'il s'était empressé de substituer le 4 au 3.

La famille prétend que mon oncle ne vieillit pas, moi au contraire, a continué maman, je le trouve cette fois aussi changé au physique qu'au moral; mais c'est toujours la crème des hommes, un brave cœur, vivant en paix avec lui-même et avec les autres. Il est la courtoisie et l'amabilité en personne, c'est le type de l'ancienne politesse française qui se perd de plus en plus, et à laquelle la génération actuelle ne comprend pas grand'chose.»