Comme nous n'avions pas envie de dormir, maman m'a raconté quelques historiettes très réjouissantes. En voici une qui date de la première jeunesse de mon grand-oncle:
À cette époque lointaine, le voisin le plus rapproché des Granges était un mylord anglais, un original aussi; à eux deux, ils faisaient la paire.
Dans ce temps-là, le chien favori de mon oncle s'appelait Mylord et ce nom il le répétait vingt fois par jour. Mylord avait ses grandes et petites entrées dans la maison, il était admis à l'honneur de ronger les os et de lécher les assiettes dans la salle à manger. Il avait également le droit de s'allonger devant le foyer du salon l'hiver, et de prendre pour lui le meilleur de la flamme. L'Anglais et mon oncle étaient très liés alors; et chaque fois que mon oncle sifflait son chien et l'appelait Mylord, l'Anglais bondissait d'indignation. Shoking! Shoking!
Un jour n'y tenant plus il s'écria: «Mylord, toujours Mylord, eh bien, si vous donnez à votre chien le nom de Mylord, moa appellerai le chien à moa Charl's X, oui Charl's X.» Et cela arriva ainsi. Donner à un chien un nom vénéré, le nom du dernier Roi de la Branche Aînée, n'était-ce pas un crime de lèse Majesté! Mon oncle le pensa et blessé dans ses plus chères convictions, lui le défenseur du trône et de l'autel, il cessa toute relation avec l'étranger.
Un jour, il est invité à un dîner de cérémonie où une place d'honneur près de la maîtresse de maison lui avait été réservée.
On sert un saumon d'une fraîcheur exquise; chacun trouve un compliment flatteur pour cet excellent mets. La maîtresse de maison, se tournant vers mon oncle, lui dit en souriant:
«Est-ce aussi votre avis?
—Comment donc! Madame, certainement. Poisson délicieux, faisandé à point.»
Une autre fois, il va correctement rendre une visite de noces qui lui avait été faite la semaine précédente. Il est reçu par la mère du jeune homme et les nouveaux époux, qui doivent habiter avec elle. Il faisait très froid et un bon feu de chêne brillait dans l'âtre.
Après les compliments d'usage mon grand-oncle termina ainsi son petit discours. «Ah! chère Madame, comme je vous félicite d'avoir une belle-fille, quel charme, quel agrément cela va donnera votre intérieur, car enfin il faut bien le reconnaître: deux bûches n'ont jamais fait de feu, mais trois bûches… mais trois bûches, c'est bien différent!»