«Que voulez-vous, reprit vivement Francine pour empêcher l'orage d'éclater, c'est le seul chapitre sur lequel mon père et moi nous ne nous entendons pas. Allons, papa, pour vous calmer et pour effacer la mauvaise impression que vous donnez de moi, j'essaierai de vous faire une pièce de vers. Cela vous fera-t-il plaisir?

—Sans doute, sans doute, mais il est bien tard pour commencer.

—Ah! mon oncle, ne découragez pas le talent naissant.

—Mon cher père, ne me découragez pas; mon essai poétique, vous l'aurez après demain soir» a repris Francine le sourire aux lèvres. Et sur cet engagement plein de promesses chacun est allé se coucher.

Tout en montant l'escalier, Francine nous disait:

«Depuis longtemps, mon père s'étant plaint à tous nos voisins de mes goûts anti-poétiques, ne leur en parle plus, mais, dès qu'il vient quelqu'un en passant, il recommence ses jérémiades et la dernière fois cela m'avait fort ennuyée car nos visiteurs n'étaient point des parents, pas même des amis mais des simples connaissances. Je m'étais bien promis que, la première fois qu'il reprendrait son thème, je lui servirais une pièce de vers que je copierais dans Lamartine ou Victor Hugo, et vous verrez qu'il la critiquera.

—Mon cher oncle se croit donc le seul fils des Muses? a repris maman en souriant pendant que je me disais tout bas: «Un fils bien dégénéré par exemple».

Le 11 septembre.

Notre journée ne s'est point passée avec la sérénité habituelle de ses sœurs aînées.—Avant le déjeuner et pendant que mon grand-oncle était plongé dans le 22e Evangile après la Pentecôte: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»,—on est venu lui annoncer l'arrivée d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possède des raisins renommés jusqu'à présent respectés par le phylloxéra, le mildow, le blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques années, s'occupent consciencieusement à dévorer les vignes. «Venez avec nous, mes chères nièces, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.»

Mon oncle fait goûter ses vins à l'acheteur et garde naturellement le meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout à parler le langage des dieux, il s'écrie en frappant sur un tonneau cerclé de fer et portant un gros numéro: Celui-là vient de mon grand coteau, un nectar… Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la réputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter soudain: je ferai observer respectueusement à Monsieur que lorsqu'il s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un hectare. Après cette répartie pleine d'à-propos mon oncle et le marchand se sont regardés également ahuris; mon oncle fronçait encore les sourcils, j'ai cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier son aplomb, ses offres étaient rémunératrices et le marché a été conclu.