—Pas tant de compliments, a murmuré Francine. Et mon grand-oncle moitié bourru, moitié souriant a repris la parole: Ceci n'est point une poésie louangeuse; c'est le portrait strict de Francine à seize ans.

Qu'est-ce donc que Francine? une bonne fillette
Douce, aimable, sensible, agaçante et follette;
Son caractère est gai, son esprit soutenu,
Et bien qu'un peu rieuse elle aime la vertu.
Sans laideur ni beauté, gentille est sa figure,
Elle a le nez au vent et trotte belle allure:
Ainsi qu'un papillon se plaît à voltiger,
La légère Francine aime à se trémousser;
Elle chante fort bien et de même elle glose;
C'est une fleur champêtre encore à peine éclose,
Les talents et les arts n'occupent pas son temps,
Elle a fort peu d'estime, hélas, pour les savants;
Et comme La Fontaine aimant à ne rien faire,
Boire, manger, dormir est sa meilleure affaire.

—Très bien, mon oncle, très bien, a dit maman, mais vous ne flattez pas ma cousine.

—Ma chère, j'ai dit la vérité. Francine, je le reconnais, est une fille parfaite; elle entend admirablement les soins de la vie, c'est la femme pratique par excellence; mais elle ne comprend rien à l'idéal, elle n'a pas un grain de poésie.

—Cher père, vous en avez trop, il faut bien rétablir l'équilibre.

—Tu sais bien semer de fleurs tes tapisseries et ton jardin, pourquoi ne veux-tu pas aussi semer quelques fleurs de rhétorique sur le papier? Que de fois je t'ai suppliée de t'exercer à la poésie; je t'aurais donné des leçons, j'aurais corrigé tes essais; non, tu n'as même pas voulu me donner cette légère satisfaction; les belles campagnes, les grands bois ne te disent donc rien? Ecoute le langage de la nature; tout parle, la fleur comme l'étoile, le brin d'herbe comme l'oiseau. Tu n'as donc jamais écouté la Muse chanter en toi? tu n'as donc jamais senti ces transports qui m'animent?

Mon grand-oncle était parti. Cela aurait pu durer deux heures, j'étais effrayée.

«Quel lyrisme, s'est écriée maman, quel lyrisme! je suis honteuse de l'avouer, mais je suis, comme ma cousine, très pratique. Vive la prose! La poésie, c'est vide, c'est creux je crois même qu'aucune Sœur sur les neuf n'a rien chanté dans mon âme.

N'est-ce pas Ronsard qui a dit: Que de choses commencées en poésie qui se finissent en prose. Moi j'ai tout de suite pris le commencement par la fin, tandis que vous, mon oncle, vous vous obstinez à ne voir que le commencement.

Mon oncle fronçait les sourcils, c'était mauvais signe, à ce qu'il paraît. Il trouvait maman bien osée de lui tenir tête, d'autant qu'elle avait beaucoup exagéré ses antipathies littéraires pour faire une malice à mon grand-oncle. Pourquoi se mêler de combattre sa marotte favorite.