En nous en allant, maman me disait:

«Ainsi va le monde, chaque génération passe son temps à détruire et à refaire les travaux de la génération précédente, et à préparer ainsi de l'ouvrage pour celle qui vient. Vois comme le luxe gagne et s'introduit partout. Crois-tu que nos grosses lampes à l'huile ne valaient pas le gaz? Elles étaient infiniment meilleures, et ne fatiguaient pas la vue. Crois-tu que l'eau vive, tirée du puits, ne valait pas autant que celle qui a circulé longtemps dans des canaux et séjourné ensuite dans de vastes réservoirs? Crois-tu que nous avions besoin alors de calorifères pour nous réchauffer? Non; je t'assure que toutes ces délicatesses de confort ne font pas les robustes santés. Je veux bien croire que l'anémie ne soit pas seulement une maladie à la mode; cependant, autrefois personne n'en parlait. On s'ingénie à raffiner les besoins de la vie; les exigences du bien-être, et l'on appelle cela progrès, civilisation; mais ne se trompe-t-on pas sur la portée de ces mots, et surtout sur la valeur de ce bien-être matériel dont toutes les classes sont devenues si avides? Faire fortune par n'importe quel moyen et jouir, n'est-ce pas le principal résultat du luxe et des appétits insatiables? Il est reconnu que tous les peuples ont été vaincus par les délices de la fortune avant de l'être par leurs conquérants. Les hommes sobres, qui se lèvent matin, dorment à cheval, et n'accordent rien aux superfluités de l'existence, ont le secret des races fortes. Tant que Rome chercha ses sénateurs et ses conseillers dans le calme et la simplicité des champs, elle eut des hommes si grands qu'elle aurait pu conquérir le monde. Plus tard, elle s'effémina et s'amollit en prenant aux peuples vaincus par elle leur luxe et leurs plaisirs, et fut, à son tour, vaincue par leurs vices devenus les siens propres.»

Maman était en verve, et sa tirade tournait au discours, lorsque nous sommes rentrées; mais nos petits préparatifs de toilette pour le dîner, assez nombreux ce jour-là, ont mis fin à son éloquence, ce dont je n'ai point été fâchée, je le confesse tout bas, et l'ajustement de ma jolie robe bleue, succédant à ma sombre robe d'uniforme, m'intéressait beaucoup plus en ce moment que l'histoire de tous les peuples du monde.

Le 3 août.

Nous avons quitté Nantes l'après-midi, et nous sommes descendues à Savenay, maman voulant me faire visiter une de ses propriétés. Nous y sommes arrivées par une pluie torrentielle, ce qui a singulièrement refroidi et rembruni nos idées. Une flamme brillante a séché nos vêtements et doré les crêpes qu'on nous préparait, et que nous avons trouvées excellentes, arrosées d'une jatte de lait mousseux.

Après ce repas champêtre et charmant, nous eussions affronté toutes les cataractes du ciel; mais le char-à-bancs du fermier nous attendait, et, dix minutes après, nous rentrions en gare. À huit heures et demie les formes imposantes et grandioses de la Tour de Redon se dessinaient dans l'obscurité transparente d'une soirée d'été…

Salut, mon cher manoir! salut, mes jeunes sapins et mes vieilles tourelles! comme vous me semblez grands! Car c'est le propre de l'ombre de laisser seulement entrevoir les contours, deviner les lignes et d'agrandir les formes indécises de tout ce qu'elle enveloppe de ses voiles mystérieux. Salut aussi, hôtes nocturnes des bois, qui versez dans l'espace vos chants plaintifs, auxquels se mêle, l'hiver, dans une harmonie lugubre, le cri aigu des girouettes que le vent fait grincer sur leurs gonds rouillés? Que de fois je suis restée à vous entendre, trouvant je ne sais quelle rêveuse et mélancolique poésie dans la profondeur des ténèbres et les hurlements de la nuit? Demain, je saluerai le soleil, les oiseaux, les fleurs, la gent laitière et l'espèce emplumée: les belles poules aux œufs frais et les canards soyeux. J'irai dans la serre cueillir quelques raisins dorés. Dans ma petite enfance on m'y surprenait toujours; j'aimais tant les suaves parfums, les brillantes couleurs, les fruits exquis! Je croyais que toutes ces belles grappes vermeilles allaient d'elles-mêmes me tomber sur les lèvres et je restais à les attendre…

Que de fois maman ou ma bonne m'ont trouvée les conjurant du regard et les appelant de la voix: «Petites belles, petites belles, leur disais-je, venez donc je vous attends.» J'admirais aussi les fleurs, les camélias surtout, et lorsque je les voyais s'effeuiller, je disais, dans ma naïve simplicité: «Mais, pourquoi donc toutes les fleurs se déshabillent-elles ainsi? Est-ce qu'elles ne pourront plus reprendre leur jolie robe!—Non, me disait maman; quand tu vois leur fraîche corolle pâlir et leur tête se pencher, quand tu vois toutes ces fleurs endolories sourire tristement, c'est qu'elles vont mourir? Mais c'est la loi de la nature, rien ne meurt tout à fait… Et comme les jeunes filles plus tard doivent remplacer leurs mères, de même les jolies bengales d'avril font oublier les dernières roses d'automne. Regarde partout la végétation, et vois combien de nouveaux boutons se préparent…» Alors, je regardais les sèves pleines d'espérances, et cependant je n'étais pas consolée, et le raisonnement de ma chère maman, que j'aime tant, me faisait bien de la peine en pensant à elle.

Je les aime toujours les fleurs, aujourd'hui comme jadis, et les oiseaux aussi. Ah! si j'habite jamais la campagne, j'aurai une volière pleine des musiciens de la forêt; j'aurai un grand jardin où j'entendrai encore le suave concert de la brise se jouant dans le feuillage et caressant de son haleine légère la tête embaumée des fleurs; ces belles fleurs rouges, roses, jaunes, violettes, azurées et tigrées comme des peaux de panthères, ou fourmillantes et brillantes comme les pierreries de la reine de Saba. Des oiseaux quelque part et des fleurs partout, voilà mon ambition et mon rêve!

Le 12 août.