Hélas! nous venons de traverser trois jours de torrents, de tourbillons, de tempêtes à ne pas mettre le pied dehors. Quelle vilaine inauguration des vacances!

Nous allons cependant à la rencontre de mon frère, et nous revenons trempés comme des canards; aussi, maman n'étant pas de la race des palmipèdes, ne trouve-t-elle aucun agrément dans ce qui fait leur joie.

Le 16 août.

Enfin, la calotte du ciel a repris ses teintes azurées; le soleil a quitté son bonnet de nuit et salué de ses plus beaux rayons notre arrivée dans la capitale des Venètes.

Mon amie Augustine est du voyage, en sorte que maman se trouve le Mentor de deux charmantes filles et d'un garçonnet. En quelques heures nous avons visité la cathédrale, qu'une intelligente restauration rendra bientôt complète. On y remarque beaucoup de tableaux donnés par le roi Louis-Philippe, et la chapelle Saint-Vincent Ferrier, dont le tombeau en marbre est surmonté de son buste qu'on porte en grande pompe à toutes les processions.

Saint Vincent Ferrier est le patron, l'honneur et la gloire de la ville de Vannes. Cet ardent apôtre, arrivé au terme de sa vie, disait à nos pères ces belles paroles: «Le moment est venu où mon Seigneur Jésus-Christ veut me conduire par sa miséricorde dans son paradis. Vous le voyez, je suis vieux, il est bien temps que je paye la dette de la nature humaine: gardez et observez fidèlement ce que j'ai prêché jusqu'à ce jour. Vous n'ignorez pas à quels vices j'ai trouvé que votre province était sujette; de mon côté, je n'ai rien épargné pour vous ramener dans le bon chemin. Rendez grâces à Dieu avec moi, de ce qu'après m'avoir donné le talent de la parole, il a rendu vos cœurs capables d'être touchés et portés au bien. Il ne vous reste plus qu'à persévérer dans la pratique des vertus et à ne pas oublier ce que vous avez appris de moi. Quand je serai mort, mon corps restera avec vous, et mon esprit sera votre intercesseur là où Dieu le placera, et il ne cessera jamais de vous faire tout le bien qui sera en son pouvoir. Je vous le promets, pourvu que vous ne vous écartiez pas de ce que je vous ai enseigné.»

Ces paroles étaient prononcées le 25 mars 1419; dix jours après, le 5 avril, saint Vincent Ferrier rendait son âme à Dieu. Son corps fut solennellement déposé dans le chœur de l'église cathédrale de Vannes, où il fit un si grand nombre de miracles, que le pape Calixte III n'hésita pas à le mettre au nombre des saints dès le 19 juin de l'année 1455; cependant la bulle de la canonisation ne fut expédiée que sous le pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre.

Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposés au danger de perdre le corps de saint Vincent. Vers le milieu du seizième siècle, des troupes espagnoles, envoyées par Philippe II, ayant protégé efficacement la ville contre les efforts des hérétiques, le Chapitre de la cathédrale voulut témoigner au chef don Juan d'Aguilar sa reconnaissance, et lui offrit un fragment considérable des reliques de son compatriote. Mais les soldats formèrent le complot d'enlever le corps tout entier. Heureusement les chanoines furent avertis à temps; ils cachèrent donc eux-mêmes, pendant la nuit, la châsse qui contenait le corps de saint Vincent, et ils le firent avec tant de secret que cette châsse demeura inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637. À cette époque, elle fut découverte par l'évêque de Vannes, Sébastien de Rosmadec. Les saintes reliques furent vérifiées très exactement, et l'on en fit une seconde translation le 6 septembre, jour dès lors consacré pour en renouveler la mémoire tous les ans. Ce grand saint, qui a fait plus de huit cents miracles authentiques, rapportés au procès de sa canonisation, était né à Valence en 1357.

Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Dominicains et se fit une telle réputation qu'on venait pour l'entendre de tous les points de l'Espagne. Plusieurs princes étrangers l'appelèrent à eux, et c'est ainsi qu'il vint en France, en Angleterre, en Allemagne et enfin en Bretagne sur les instances du duc Jean V, qui lui mandait de venir en hâte dans ses États, jeter les semences de la divine parole, qu'il avait déjà portée en tant d'autres lieux. Il y vint, en effet, vivant d'austérités et de mortifications et convertissant les peuples, il y demeura jusqu'au jour où il rendit son esprit à Dieu, assisté de son évêque, Amaury de la Motte, et entouré des hauts dignitaires du pays. Sa mort fut un deuil général: grands et petits, riches et pauvres, tout le monde pleurait. On visite encore aujourd'hui l'appartement où il a vécu, transformé en modeste oratoire, et où l'on a toutes les peines du monde à pénétrer[1].

La clef de ce simple réduit se trouve chez un pâtissier, ce qui lui fait vendre ses gâteaux et le verre d'eau sucrée qui les accompagne, autrement cela ne lui arriverait pas souvent, j'en réponds. Il vous sert de l'eau chaude et trouble dans des verres douteux, et ses pâtisseries sont assiégées de mouches, on y découvre même des fourmis, et pendant le premier moment d'hésitation qui détourne votre main de ces gâteaux si peu engageants, l'honnête marchand vous dit de l'air le plus tranquille: «Faites pas attention, ce n'est rien, faites comme moi, soufflez dessus», et son haleine plus ou moins fraîche se promène en éventant tout le comptoir. Trop primitif vraiment, ce bon indigène vannetais[2].