J'ai visité plusieurs églises, qui ne m'ont rien dit de particulier, mais je me suis arrêtée à Saint-Patern, un vieux monument où l'on ne prêche qu'en breton, et à la chapelle de Monseigneur, style grec pur, dont la sévérité, tempérée par quelques beaux tableaux, me plaît beaucoup.
Nous avons ensuite fait un tour sur la Rabine, promenade qui longe la rivière, et où les élégantes se donnent rendez-vous les jours de musique.
Vannes était jadis une ville forte, entourée de fossés profonds et de hautes murailles dont il reste encore quelques vestiges. L'intérieur de cette vieille cité, que les Bretons nomment toujours Gwened, garde encore aujourd'hui des rues rappelant l'ancienne Rome que l'empereur de monstrueuse mémoire fit brûler pendant une fête. On a prétendu que ces ordres furent donnés par lui sous prétexte de salubrité publique; l'air et le soleil ne pénétrant plus dans les rues de Rome bâties en encorbellement, elles étaient devenues presque inhabitables. C'est égal, ce n'était pas une raison pour l'incendier, et les forfaits de l'exécrable Néron, malgré ses apologistes, feront toujours frissonner d'horreur. Il est certain qu'à Vannes il y a quelques rues où l'on peut se parler à voix basse du rez-de-chaussée, se prendre la main du premier, et s'embrasser du second.
La capitale des Venètes s'enorgueillit aussi de deux affreuses têtes sculptées en bois, à l'angle d'une vieille maison, et qu'on ne manque jamais de faire remarquer aux étrangers. Ces deux vilaines figures s'appellent Vannes et sa femme. Y a-t-il une légende, je l'ignore; en tous cas, je ne vois rien d'intéressant ni dans l'ancienneté de ces bustes informes, ni dans la cicatrice plus récente qui traverse leur visage balafré une nuit par le sabre de jeunes officiers en trop belle humeur. Cela fit grand bruit (on s'en souvient encore), et les bons Vannetais, habitués à vénérer leurs magots, furent fort scandalisés de ce procédé trop leste… L'édilité elle-même s'inquiéta de quelques réverbères cassés par les mêmes sabres oisifs, et les arrêts de rigueur furent la digne récompense de ces joyeusetés.
On voit encore quelques vieilles portes du temps des fortifications, entre autres la porte Saint-Vincent, dans le couronnement de laquelle on a niché le saint. Celui-ci le bras étendu et la main levée comme pour imposer silence, semble commander aux flots débordés qui menacent d'engloutir la ville. La mer se retira bientôt, et c'est pour perpétuer le souvenir de ce miracle que l'on a placé la statue de Ferrier à la grande porte qui ouvre devant le port même. Sans doute, l'intention était bonne, le sujet bien choisi, fait pour inspirer, et cependant l'art n'a rien à revoir ici, car l'artiste étant détestable s'est montré bien au-dessous de son sujet dans cette grossière sculpture, enluminée et bariolée des couleurs les plus criardes et du plus mauvais goût.
Revenons aux œuvres de la belle nature: nous avons traversé la Garenne, charmante promenade en terrasses, dont chacune est plantée d'arbres d'essences différentes, et qui domine à gauche les hauts murs d'autrefois. À leurs pieds serpente un frais ruisseau qui murmure sa douce chanson et remplace avantageusement l'eau noire des fossés profonds. Il serait ravissant, s'il n'était le rendez-vous des lavandières qui, l'émaillant un peu trop de leur parole et de leur linge, lui ôtent tout charme et toute poésie. De là, nous nous sommes dirigés vers la préfecture, qu'on nous a autorisés à visiter. C'est un bel édifice qui coûte cher, les contribuables en savent quelque chose; mais ce qu'on va admirer, c'est moins le monument en lui-même que le parc qui l'entoure où l'art et la nature, rivalisent à qui mieux mieux; ou plutôt l'art a trouvé à son service une nature riche, féconde, pittoresque, qu'il a façonnée sans peine à tous ses élégants caprices, à toutes ses heureuses inspirations. Nous avons commencé par la serre, vrai palais de cristal, temple de fleurs à faire rêver des tropiques, garni de divans, de nattes, qui permettent aux élus de ce lieu charmant de s'enivrer tout à l'aise de parfums et de soleil.
Nous avons ensuite circulé dans de vastes allées bordées de grands arbres, de massifs de fleurs ou d'arbustes, et découpant gracieusement la croupe vallonnée des pelouses. Une rivière, décrivant mille arabesques, ici ruisseau qui soupire, là torrent qui gronde, enchâsse dans son écrin liquide les joyaux de Flore. Des ponts suspendus, des passerelles légères, brillant de loin comme des rubans d'or, enlacent ces rives fleuries… Ouf! quel lyrisme, j'en suis tout étonnée; serais-je une descendante de l'hôtel de Rambouillet? Assurément la belle Julie d'Angennes n'eût pas mieux dit.
Enfin, un bois majestueux couronne ce beau domaine, comme un diadème posé sur la tête d'un roi. Le temps change tout ce qu'il ne détruit pas. Jadis ces vastes jardins dépendaient d'une abbaye, et l'on découvre encore aujourd'hui, cachés dans l'herbe, à l'ombre des chênes séculaires, des granits longs et étroits, ayant toute l'apparence de pierres tombales, des caractères dévorés par les mousses s'y devinent aussi. Sans doute, de pieux abbés, les supérieurs peut-être, ont voulu demeurer après la mort dans le saint asile qui les avait abrités pendant la vie. Ce bois ombreux surplombe une grotte légendaire, un chaos où l'on voit à cent pieds de haut des rochers s'escaladant les uns les autres à faire rêver à l'ascension des géants de la Fable. Tous ces blocs sont revêtus d'arbres, de plantes folles, de lianes flexibles, s'enlaçant de la base à la cime, dans un fouillis inextricable. Au pied de ce mamelon désordonné, deux fontaines mystérieuses épandent leurs eaux limpides qui semblent sortir du rocher même; oui, mystérieuses, car ces quartiers de granit, qui paraissent à peine dégrossis, sont mobiles. La paroi intérieure du milieu de chaque fontaine tourne sur un pivot de fer et donne accès à une grotte, insondable aux regards, d'en haut comme d'en bas. C'est là que la charité de quelques fidèles sut cacher et nourrir plusieurs prêtres proscrits par la Terreur, car alors, la vertu s'isolait dans l'ombre, et le vice s'étalait au grand jour. C'est aussi de l'autre côté du haut mur qui ferme cet enclos et le sépare du grand escalier de la Garenne, qu'eurent lieu les fusillades républicaines, et malgré les années écoulées, malgré la splendeur du lieu, la pensée s'assombrit profondément aux souvenirs de tant de jeunes victimes, venues une à une présenter leur cœur noble et généreux aux balles fratricides, et écrire avec leur sang la dernière page de ce drame affreux, qu'on nomme la déroute de Quiberon.
Un de mes grands oncles fut aussi fusillé ici, peut-être à cette même place où je me promène insoucieuse et tranquille…
L'établissement des Jésuites, masqué par de vieilles bicoques du temps passé, n'a aucune apparence extérieure, mais, dès qu'on a pénétré intra muros, comme dit mon frère Henri, l'impression change complètement.