Je connais une petite fille qui vous dit le plus gentiment du monde: «Je n'ai pas peur de papa, ni de maman, ni de ma bonne; j'ai seulement un peu peur de Croquemitaine.» Quand je pense à mon vieux professeur de musique, je pourrais dire la même chose. À cette époque, je ne craignais ni papa, ni maman, ni ma bonne, mais j'avais une affreuse peur de mon maître de piano.

Je le retrouve dans ma mémoire avec un visage d'ogre, des yeux dévorants, des dents de requin, une voix de tonnerre. Je croyais à l'instant voir surgir de ses immenses poches les paquets de verges, dont il parlait, pour corriger les doigts faibles ou récalcitrants. Il avait des comparaisons qui alors me terrifiaient.

«Qu'est-ce que c'est que ça? des doigts flasques comme des asperges bouillies, attachés à des poignets raides comme du cornouiller.» Lorsqu'il m'avait lancé ces épithètes malsonnantes, je prenais le parti héroïque de m'endormir. Dame, je n'avais que six ans! Quand on saura que ce maître intraitable me donnait une heure de leçon tous les jours, on conviendra que c'était un peu long.

Si la leçon s'était bien passée, maman me donnait un sou, pour aller acheter un chausson aux pommes chez le pâtissier voisin. Ah! ces pommés, comme ils me paraissaient délicieux! J'ai eu beau chercher, je n'en ai jamais retrouvé de pareils. Le grand Napoléon demanda vainement toute sa vie un haricot de mouton, comme ceux qu'il mangeait à l'école de Brienne; on lui en servit de bien supérieurs sans doute, mais il ne les trouva jamais aussi bons. Ce qui prouve une fois de plus, que les souvenirs enfantins demeurent les plus vivaces et souvent les meilleurs.

Depuis, petit à petit, j'ai appris l'existence pénible de mon professeur. C'était un artiste dans toute l'acception du mot; le sens commun, qu'on devrait appeler le sens rare, lui manquait totalement. Il appartenait à cette race intelligente des bohèmes d'il y a un demi-siècle, vivant au jour le jour sans penser au lendemain, dépensant peu ou beaucoup, suivant les circonstances, mais n'ayant jamais un centime devant eux. Aujourd'hui, les artistes ont fait de grands progrès sous ce rapport-là, ils sont devenus pratiques; ce n'est pas une poire, mais des vergers de poires qu'ils savent se ménager pour la soif; s'ils connaissent à présent l'art de gagner de l'argent, ils connaissent aussi celui de le garder.

Mon professeur était fils d'un fonctionnaire ayant économisé une certaine fortune, et frère d'un compositeur qui a laissé des romances charmantes qu'on chante encore; ces bons exemples ne lui servirent en rien. Comme on le voit, c'était un irrégulier, un bohème. À vingt ans il s'était marié avec une jeune fille de dix-huit, aussi riche que lui d'insouciance et de gaîté, n'ayant d'autre patrimoine que la jeunesse et l'espérance. L'espérance! un banquier qui n'aboutit souvent qu'à la faillite. La pauvre jeune femme mourut un an après, en donnant le jour à un fils, dont M. Benoît s'occupa tout juste, comme jadis La Fontaine s'était occupé du sien.

M. Benoît, ce professeur qui ne passait pas un quart de soupir, ni un double point, qui raisonnait si exactement en musique, restait toujours un grand original dans les choses sérieuses de la vie. Je pourrais même ajouter qu'il avait plus de justesse dans les oreilles que de justice dans l'esprit. Je me souviens encore de quelques petites histoires qui en font foi.

Après les premières études si ingrates du piano, lorsque je commençais à faire une moue dédaigneuse aux morceaux de Leduc et de Carpentier, on m'acheta un bel instrument neuf. Dire toute la joie que j'en ressentis serait impossible. J'étais encore à cet âge heureux où les impressions sont les plus vives et où l'on ne croit qu'au bonheur. On avait d'abord décrété que je ferais gammes et exercices sur le vieux piano; mais bah! au bout de quelques mois je ne voulais plus en entendre parler. Ma mère songea alors à le vendre et pria mon professeur de s'en occuper. La caisse était encore belle, l'ivoire des touches pas trop jauni; mais les sons, hélas! laissaient beaucoup à désirer. Le facteur de la ville n'estimait plus mon vieux piano, que deux cents francs. Mon professeur avait justement, à trois ou quatre maisons plus loin que la nôtre, une nouvelle commençante dont les parents cherchaient un piano d'occasion: c'était leur affaire. M. Benoit qui donnait cette leçon-là après la mienne, offre illico mon piano. À deux heures il était proposé; à quatre heures, il était acheté; à six heures il était emporté.

Comme on voit, notre intermédiaire ne s'était donné aucune peine, ma mère cependant comptait lui offrir une petite gratification. Malgré tous les travers, qu'elle lui connaissait, elle s'intéressait vivement à ce bon M. Benoit pas riche du tout et elle se disait in petto: «Je le connais, c'est la délicatesse en personne, il est capable de ne vouloir rien accepter et moi, certainement, je lui offrirai un louis.»

En effet, dès le lendemain, après ma leçon, ma mère remercia M. Benoit de son empressement à lui être agréable; le sourire aux lèvres, songeant à la joie qu'elle allait lui causer, ma mère lui demanda ce qui lui était dû pour sa complaisance.