«J'ai roulé, des milliers de fois, la pensée de l'infini dans mes yeux et dans mon esprit, en regardant du haut d'un promontoire ou du pont d'un vaisseau le soleil se coucher sur la mer, et plus encore en voyant l'armée des étoiles commencer, sous un beau firmament, sa revue et ses évolutions devant Dieu. Quand on pense que le télescope d'Herschell a compté déjà plus de cinq millions d'étoiles, que chacune de ces étoiles est un monde plus grand et plus important que ce globe de la terre; que ces cinq millions de mondes ne sont que les bords de cette création, que si nous parvenions sur le plus éloigné, nous apercevrions, de là, d'autres abîmes d'espace infini comblés d'autres mondes incalculables; et que ce voyage durerait des myriades de siècles, sans que nous puissions atteindre jamais les limites entre le néant et Dieu, on ne compte plus, on ne chante plus; on reste frappé de vertige et de silence, on adore et l'on se tait…»
Tout en regardant l'espace, je suivais le travail d'un petit brick tenace, courageux, soutenant une lutte énergique contre vent et marée qui l'entraînaient en mer au lieu de le pousser au port, tandis qu'un grand vapeur remontait tranquille et majestueux les courants, comme s'il ignorait les flots et la tempête…
Tout en admirant les deux, je pensais à cette merveilleuse découverte de la vapeur. Je trouve les magnifiques créations du génie humain peut-être encore moins étonnantes dans leur conception que dans leur réalisation. Tracer sur le papier des plans superbes, enfanter des chefs-d'œuvre du bout d'une plume mathématique est quelque chose, mais la merveille c'est de donner une forme réelle et palpable à la pensée, c'est de réduire toutes les difficultés à néant.
Au XVIe siècle, un Espagnol proposa, dit-on, à Charles-Quint de faire marcher un bâtiment sans rames et sans voiles, au moyen d'une chaudière d'eau bouillante, dont la vapeur faisait agir un piston. Ce procédé obtint le résultat désiré; mais, à la mort de Charles-Quint, cette découverte restée sans protecteur, demeura dans l'oubli. En 1663, le marquis de Wescester publia un ouvrage où la même idée des machines à vapeur se trouva énoncée. En 1711, Denis Papin, de Blois, fit d'heureux essais pour appliquer la vapeur à la navigation. Enfin, c'est l'Américain Fulton qui, en 1767, mit en évidence cette grande et merveilleuse invention, et lança sur la Seine, en 1805, le premier bateau à vapeur. L'Anglais Griffits imagina ensuite, en 1812, de faire mouvoir les voitures par le même procédé. Nous savons s'il réussit. La vapeur a donc aplani les routes, abrégé les distances, et grâce à elle, pendant que d'un côté le navire, insoucieux du vent, traverse fièrement les mers, de l'autre, la locomotive vertigineuse entraîne son sillon de voitures dans l'espace!
J'ai bien fait de sortir ce matin. Il n'est que midi, et déjà les nuages amoncelés crèvent de toutes parts, la pluie fait rage, la mer a des mugissements terribles, un ouragan se prépare, la nuit va être bien mauvaise, et le cœur se serre à la pensée des pauvres marins exposés à ses fureurs. Ah! mon Dieu, comme l'âme se dégage et s'élève devant le danger, comme la prière monte fervente vers vous qui pouvez seul les protéger! Mon Dieu, ayez pitié d'eux!…
Cinq heures.—La grande voix de la mer résonne de plus en plus distincte, et je suis de ma fenêtre toutes les péripéties de ce drame des éléments. Nous sommes ballottés par une affreuse tempête, à croire que les rochers, les arbres et les maisons, dans un horrible pêle-mêle, vont s'envoler dans les airs ou s'abîmer dans les flots! Les vagues, emportées par l'aquilon, se brisent avec des sanglots immenses exprimant des souffrances inconnues, gonflant leur masse liquide comme des poitrines soulevées par la douleur; des milliers de larmes amères ruissellent sur les rochers comme les pleurs sur un visage désespéré, et les goëlands inquiets poussent des cris d'épouvante.
Une forme hideuse et noire apparaît par moment, c'est le cadavre d'un chien; tout à coup une vague monstrueuse le saisit, le tord dans sa volute capricieuse et l'engloutit à jamais. L'ouragan vient d'éclater dans toute sa furie. Les lames assaillent la plage en files pressées comme des guerriers montant à l'assaut, et lancent à cinquante pieds en l'air leur longue fusée d'écume; les nuages noirs se lézardent comme des murailles fantastiques, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente fournaise des éclairs; des lueurs blafardes et aveuglantes illuminent l'étendue. Les quelques barques amarrées devant nous s'entrechoquent avec des bruits lugubres, et les cordages, tourmentés par l'humidité, se plaignent douloureusement. La pluie, fouettée par le vent, tombe en faisant siffler ses hachures comme des flèches. On dirait que le chaos veut reprendre la terre et en confondre de nouveau les éléments. Voilà le spectacle que j'ai devant moi; de l'autre côté, dans la campagne, le même bouleversement se manifeste: les arbres craquent et se fendent sous les efforts de l'aquilon, les sentiers se changent en torrents, les feuilles jonchent le sol, les oiseaux frémissants se cachent dans les ramées humides, moi-même je grelotte de froid et d'émotion.
Pourrons-nous partir demain? Je l'ignore; et l'on se demande, devant un tel bouleversement, si jamais cette grande colère de la nature va s'apaiser, si les flots rentreront dans leur lit; assurément les arbres vont se redresser, les feuillages secouer les perles brillantes dont ils sont surchargés, les oiseaux s'aventurer dans l'espace pour sécher leurs ailes alourdies par la pluie? Sans doute demain, après une nuit terrible, l'ouragan fatigué s'éloignera. Du sein des eaux, des bois et des plaines sortiront des voix frémissantes, laissant échapper un immense soupir de soulagement. Encore quelques heures et tout rentrera dans l'ordre. La terre reprendra ses sourires, la mer ses limites, le soleil ses rayons, et l'on ne s'apercevra plus de cette terrible secousse qu'à la fraîcheur de l'air et au parfum plus pénétrant de la brise…
Nous avons reçu hier après-midi (heureusement qu'il faisait beau) une visite qui nous a tous bien surpris, la visite de M. Benoit, un monsieur très correct d'ailleurs, fils de mon premier professeur de piano. Il venait nous faire ses offres de service, c'est un industriel qui semble très au courant de sa partie: «Oui, nous a-t-il dit en souriant, le commerce est plus productif que les arts. Mon pauvre père n'entendait rien aux choses pratiques de la vie; c'est probablement ce qui m'a rendu très positif.»
Nous n'avions jamais vu M. Benoit fils, c'est à peine si nous savions son existence, son père n'en parlait guère, ce qui était assez singulier; cet étranger, cet inconnu m'apparaissant comme la vision rajeunie de mon vieux professeur, m'a rappelé soudain plus d'un souvenir de mon enfance.