Oui, ces beaux messieurs, qui ne sont pas coutumiers de la mer, se sont d'abord étonnés de tout; aujourd'hui, ils semblent se familiariser avec le mugissement des flots, avec le flux capricieux, tantôt s'affaissant avec mollesse sur le sable d'or, tantôt fouettant de son écume de neige les sombres rochers.
Ils découvrent maintenant mille poésies dans «le tapage des vagues arrondies en croupe, bondissant et se pressant en désordre comme un troupeau de coursiers indomptés…», ils étudient la flore des mers aux algues multicolores et s'intéressent même à l'humble coquille si fort attachée à son rocher. Ils nous font alors des comparaisons, des citations et des dissertations superbes; leur lyrisme se développe dans la contemplation de ces spectacles grandioses de la nature.
Le 8 octobre.
Hélas! les vacances touchent à leur fin; depuis plusieurs jours les soirées sont devenues très froides et, la semaine dernière, elles étaient tout à fait sombres, le soleil se couchant tôt et la lune ne prenant plus la peine de se lever. Cette belle Phébé, cependant, daigne reparaître ces jours-ci et nous montrer sa grosse face cuivrée; mais Borée l'accompagne avec tant de persistance qu'il n'y a plus moyen de rester longtemps dehors. Nous avons exhibé les cartes, si délaissées pendant les beaux jours, et que nous sommes trop heureux de reprendre maintenant pour nous tenir compagnie après dîner. L'agréable Trente-et-un nous réunit autour du tapis vert où nous nous passionnons pour nos modestes sous comme pour des louis; nous jouons avec rage à l'instar des Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Henri déclare sans vergogne qu'il joue pour gagner, et mon petit frère assure qu'on triche quand il ne gagne pas; il trouve bien, comme Shéridan, que le premier bonheur est de gagner au jeu, mais il ne reconnaît pas, comme lui, que le second soit d'y perdre. Moi-même, je ne suis point indifférente aux faits et gestes des têtes couronnées et des as vainqueurs, ni maman non plus; il n'y a vraiment que mes grands parents à prendre philosophiquement leur parti des mauvaises grâces de la Fortune. Ma bonne maman n'aime pas les cartes; mais elles le lui rendent bien, car elle perd toujours.
Hier, au milieu de notre intéressante partie, la cuisinière entre tout effarée nous demander si la lune s'est cassée dans la mer? Nous courons voir; en effet, il manquait un morceau à la lune dans son plein; cela demandait explication, et nous n'avions pas le moindre Nick sous la main; je cours chercher un vulgaire almanach, que Henri ouvre illico et où nous trouvons l'éclipse annoncée et prédite depuis longtemps. «Vois, me dit mon frère, c'est nous-mêmes, c'est notre terre qui s'interpose entre le Roi du jour et la Reine des nuits…» Mon frère était parti, et je le voyais déjà escaladant le mont Parnasse ou enfourchant Pégase; mais je l'ai arrêté court en si beau chemin, en lui rappelant que nos intérêts étaient en souffrance. En effet, lorsque nous sommes rentrés, mon petit frère empochait nos sous à l'aide d'un superbe brelan. Ceci a ramené le sourire sur ses lèvres, car, qui le croirait? il se montre aujourd'hui rêveur et mélancolique. Il pense au départ, et le départ, c'est l'adieu à sa vie vagabonde et oisive; le départ, c'est l'adieu aux bains, aux pêches, aux courses aventureuses à travers les plages, les champs et les vignes qu'il vendangeait si bien à son profit; le départ, en un mot, c'est la fin de toutes les parties de plaisir…
La Liberté va replier son aile et le collège ouvrir toutes grandes ses portes, et notre Benjamin, pour la première fois depuis deux mois, songe creux aujourd'hui…
Le 9 octobre
Ce matin, avant le déjeuner, je suis encore allée passer quelques minutes devant ce grand Océan qui respire d'un pôle à l'autre, et dont le souffle s'entend des deux hémisphères, comme preuve de sa puissance et de sa grandeur. Ce spectacle, toujours le même, me semble toujours nouveau dans sa sublimité. C'est la saisissante image de l'infini!
Ah! que j'aime à rêver devant l'immense mer
S'étoilant d'or, d'azur comme une souveraine,
Pendant que sous mes pieds s'ouvre le gouffre amer
Où la vague sans fin roule sa longue chaîne.
Ah! oui, j'ai relu bien des fois cette définition de la mer par
Lamartine.