Sans doute, il est fort heureux d'avoir été rendu à son pays et à la civilisation; mais il avait presque oublié sa langue, et il y a une foule de choses qui l'étonnent au plus haut point, par exemple, de ne pouvoir prendre ce qui lui convient dans les boutiques et d'être toujours obligé d'avoir de l'argent en poche pour se procurer ce qu'il désire. Avec cela, il est d'un appétit féroce: douze sardines crues lui font six bouchées, et parfois, pour exprimer ses sentiments, surprise, peine ou plaisir, il pousse des cris qui n'ont rien d'humain. Sa vie a été écrite, et cette petite brochure se vend à son profit; c'est une manière honnête de recevoir l'aumône, et nous nous sommes empressés de l'acheter à ce pauvre diable, qui se hâte de l'offrir.

Quant aux forts enfouis en terre, suivant les principes de Vauban, cachés et entourés de talus gazonnés, et qui doivent défendre l'entrée de la Loire, ils paraissent d'abord de peu d'importance. On a baissé le pont-levis pour nous faire entrer, et cela m'a fait sourire, aussi bien que le raisonnement prolixe des gardiens pour démontrer l'utilité de ces forts, leur nécessité même. Au fond, je crois qu'ils ne parlaient si bien qu'au point de vue de leur intérêt particulier, car ces braves gens semblent jouir d'une vraie sinécure dans leur jolie maisonnette entourée d'un jardin. Ils n'ont d'autre travail que de maintenir en bon ordre les piles d'obus et de boulets, et de fourbir de temps à autre les canons paresseusement couchés sur leurs affûts.

Revenons maintenant à Saint-Nazaire. Tout un monde se meut dans les ateliers de la Compagnie transatlantique, c'est un brouhaha et un mouvement perpétuels. Les machines fonctionnent avec rapidité; ici, dans les fourneaux ardents, divers métaux se fondent; là, le fer rougit et se tord; partout le marteau et l'enclume font leur besogne. Quant aux transatlantiques eux-mêmes, ces magnifiques vaisseaux qui connaissent tous les mondes, ils sont la dernière expression de la science et du luxe: de la science, lorsqu'on s'arrête devant ces immenses machines fonctionnant avec une régularité si admirable, et du luxe, lorsqu'on considère tout le confort que renferment ces villes flottantes.

Ces grands navires semblent fiers et majestueux, même au repos; mais lorsqu'ils arrivent au port des contrées lointaines, ils doivent paraître mille fois plus beaux encore. Ah! quelle doit être l'émotion des exilés qui saluent le drapeau national de ce navire qui va les ramener au pays! Quelle doit être leur joie de toucher ce pont qui est un morceau de la terre natale, de poser le pied sur le sol flottant de la Patrie!

En considérant ce vaste port de Saint-Nazaire, encombré de bâtiments grands et petits, portant les couleurs de tous les pays, en entendant sur tous les points un langage rappelant celui de la tour de Babel, on comprend la nécessité qui a fait creuser un second bassin dans cette ville neuve, si importante déjà, et qui n'était, il y a un demi-siècle qu'un pauvre village, un nid de pêcheurs perdu dans les flots. En regagnant le quai, notre attention s'est concentrée quelques instants sur un beau trois-mâts, coquettement pavoisé, toutes voiles dehors et se préparant à partir. Deux officiers se promenaient sur le pont, et voici la jolie petite histoire qu'on nous a racontée à leur sujet: ils sont marins et cousins, naviguant sur le même bateau, l'un comme capitaine, l'autre comme second. Il est bon d'ajouter qu'ils sont liés comme des frères; jeune, d'humeur joyeuse, le second, un farceur s'il en fut, se trouve toujours prêt, à bord comme à terre, à jouer mille tours. Voici donc l'un de ses exploits: après une traversée des plus longues et des plus pénibles, où l'on n'a eu pendant les quinze derniers jours que de mauvais lard salé à manger, on arrive enfin, il y a quelques semaines, à Saint-Nazaire, à l'aurore d'un beau jour, d'été. Pendant que le capitaine s'occupe de régler le déchargement du navire, le second court dans la famille annoncer l'heureuse arrivée. «Ma tante, dit-il à la mère du capitaine, faites-nous un repas homérique, un festin de roi; à onze heures, nous viendrons déjeuner. Votre fils n'a qu'une idée fixe depuis qu'il approche de terre, c'est de manger du lard, du boudin, de la saucisse.» La brave femme ne se le fait pas dire deux fois; elle dévalise la charcuterie voisine. À l'heure dite, le capitaine, au bras de son cousin, le sourire et le cigare à la bouche, l'œil brillant de plaisir, lui disait en se rendant à la maison: «Nous allons donc nous mettre sous la dent autre chose que cet affreux lard qui me soulevait le cœur; cette viande de porc, je ne pourrai plus la manger d'ici longtemps, ni même la voir.»

On se met à table. La bonne mère est radieuse, le potage s'avale gaiement. À peine la vaste et traditionnelle soupière est-elle emportée, qu'on voit apparaître sur la nappe blanche une belle andouille noire qui s'enroule sur sa purée de haricots verts, comme un boa sur l'herbe fine des prés indiens. Elle est escortée de deux plats enguirlandés de boudins et de saucisses. «Enfin, pense le fils qui veut se consoler de ce premier mécompte et qui grignote du bout des lèvres la charcuterie maternelle, la saucisse a du bon, elle stimule le palais, ouvre l'appétit et porte à boire, c'est l'usage de commencer ainsi.» Mais, grands dieux! à ce premier service en succède un second, qui laisse le marin aussi stupéfait sur sa chaise que si quelque requin de Chine ou quelque vieux crocodile du Gange venait de faire irruption dans l'appartement: sur la table, à droite, une magnifique côte de lard sort d'une ceinture de choux verts, comme un fort entouré de murailles, du sein d'une forêt; à ses pieds un cordon de saucisson s'arrondit comme le fossé sombre des remparts, tandis qu'en face d'elle, à gauche, se dresse en pyramide un gros pâté de cochon. Le centre est occupé par une énorme arbelèse rôtie, nageant dans son jus: une mer de saindoux. Ceci est le couronnement du festin. Horreur! le fils recule épouvanté. Un moment, chacun est anxieux. Le cousin lui-même, qui commence à trouver qu'il est allé trop loin, et qui ne s'attendait pas à voir son menu si fidèlement rempli, se sent fort mal à l'aise… Heureusement le trio avait l'esprit bien fait, le capitaine surtout. On s'est expliqué en riant: «Moi qui croyais lui faire tant de plaisir!» répétait la bonne mère toute déconcertée, et qui, dès l'après-midi, retournait aux provisions. À six heures, un fin dîner, uniquement sorti des mains de la bouchère venait raccommoder tout le monde, si tant est qu'on fût un peu fâché, l'humeur et l'estomac, et faisait oublier au milieu de mets recherchés les désappointements du matin.

Nos dernières courses aux forts, aux phares et aux transatlantiques se sont effectuées en nombreuse compagnie, entre autres, les trois beaux Parisiens venus à notre pêche de nuit. S'ils font fi de la seine et du filet, ils ne dédaignent pas l'arme à feu, et nous les voyons souvent partir en guerre, comme défunt Marlborough, avec cette différence que l'ennemi doux et inoffensif qu'ils poursuivent sont de beaux oiseaux: la blanche mouette, l'alcyon noir, les goélands timides et les graves cormorans. Les gros marsouins qui chassent continuellement le mulet sur nos plages les préoccupent encore beaucoup et ils rêvent d'en tuer au fusil, oubliant que leurs balles s'aplatiront comme des boulettes de mie de pain sur le cuir chagriné de ces mammifères.

Ils ont commencé par dire beaucoup de mal de la mer, par gémir des brouillards intenses que la Manche et l'Océan tissent à perpétuité comme un voile épais s'étendant sur la Bretagne, ils se sont plaints des remous, de cette mer agitée toujours en mouvement, sans repos, sans trêve et qui ne peut rester un instant tranquille. Ils disent encore: «On forme des projets; on va excursionner, le temps est superbe. Soudain un gros nuage arrive de l'Océan; il pleut à torrent. Nous nous désolons…—Faites pas attention répond un marin presque souriant, c'est la marée montante qui amène ce nuage-là, ça ne va pas durer.

—En effet, le soleil reparaît, mais six heures après, voilà le ciel qui s'obscurcit encore, l'averse recommence et le marin de reprendre du même ton: «Faites pas attention ce ne sera rien, c'est la mer qui baisse entraînant à sa suite les nuages du continent. Que voulez-vous, Messieurs, faut ben en prendre son parti, la Bretagne a le privilège des douches pluviales…

—Et continuelles, mon brave, n'est-ce pas?».