Le vent fraîchissait beaucoup il était temps de rentrer, mais je suis restée encore quelques minutes. Joachim venait de reprendre sa marche lorsqu'une barque silencieuse et que j'entrevoyais à peine glissa devant moi. Soudain de cette barque légère, de ce frêle esquif, une voix que, de plus près, au milieu des critiques d'un salon ou des exigences d'un théâtre, on eût froidement entendue, une voix, dis-je, s'est élevée, sortant du sein des ondes comme si la mer charriait des flots harmonieux; c'était quelque chose de vague, d'aérien, d'insaisissable, comme un écho, un rêve, un soupir; ce chant devenait si suave, si mystérieux dans cette nuit profonde, que j'ai pensé à des voix surnaturelles murmurant un langage inconnu, comme celui que soupirent les sylphes dans l'air, les génies sur les eaux, les fleurs à la prairie, les feuilles à la forêt, et pendant que la nacelle fuyait et que la voix s'éteignait, mon âme s'est envolée vers les sphères où l'harmonie est née, d'où elle est descendue: des Cieux!

Peut-être est-ce ma dernière soirée passée dans la solitude, à contempler l'infini, car ces jours-ci de nouvelles excursions nous appellent encore, et les vacances qui vont prendre fin auront été bien employées jusqu'au bout. Nous allons voir les forts et les phares qui nous entourent, visiter un transatlantique à Saint-Nazaire et les chantiers de la Compagnie.

Le 6 octobre

Les phares nous ont vivement intéressés. Cette lumière qui s'allume dans l'ombre n'est-elle pas comme l'œil vigilant de la Mère-Patrie qui veille sur ses enfants et leur indique le chemin? cette lumière qui brille dans la nuit sur la terre n'est-elle pas sœur de l'étoile qui luit aux Cieux, et ne devient-elle pas comme elle une étoile de salut? Toutes les deux dirigent vers le port, l'une les voyageurs de la vie, l'autre les naufragés de la mort… Oui, tous ces feux de différentes couleurs, fixes ou tournants, ont été disposés de façon à indiquer, d'une manière sûre, la voie à suivre et les écueils à éviter aux navires ballottés dans les ténèbres et l'inconnu.

Nous avons visité les trois phares de notre voisinage; après avoir gravi les longues spirales de leur escalier, on nous a introduits dans la lanterne et l'on a fait mouvoir devant nous, pour les feux mobiles, le mécanisme ingénieux qui les fait tourner. Cette lanterne circulaire, haute et large de plusieurs mètres, se compose de panneaux en cristal, épais comme une planche, sans défaut, sans tache, et si nets que c'est à se demander s'ils existent vraiment, tant le regard les traverse sans difficulté; aussi la lumière, se décomposant, se grossissant et se reflétant dans ces prismes merveilleux, se projette-t-elle à de grandes distances, à plusieurs lieues en mer. Tout l'intérieur est éblouissant de propreté, le cuivre reluit comme l'or. L'extérieur est imposant de solidité. Cependant, telle est la force des ouragans que ces tours, bâties de blocs de granit et qui semblent inébranlables sur leur roc profond, oscillent parfois de plusieurs centimètres pendant les tempêtes. Les gardiens se sentent bercés, comme les marins dans leur cabine, c'est presque le roulis. Ils sont donc au nombre de deux, les braves gens attachés aux phares et chargés d'alimenter soigneusement, chaque nuit, la grosse lampe qui doit brûler depuis le coucher du soleil jusqu'au matin; ce sont les modernes gardiens des feux sacrés, avec cette différence des anciens, qu'ici on rencontre des gardiens par douzaine, c'est une place très enviée, tandis que l'antique Rome avait bien de la peine à trouver six vestales seulement parmi sa nombreuse population.

Du haut de la tour du Commerce, élevée de huit étages, le panorama est immense et le regard s'étend à perte de vue sur les coteaux accidentés de Savenay et l'horizon sans limites de l'Océan.

Le phare Ville-ès-Martin, bien moins haut, a été construit sur l'extrême pointe d'un amas de récifs où maman a vu un navire talonner et s'engloutir en quelques minutes.

Celui d'Aiguillon indique également, des écueils à fleur d'eau et la baie de la Courance, où il ne fait pas bon s'aventurer. En ce lieu sauvage, composé de sables mouvants et de rochers terribles, l'Océan gronde toujours et l'on voit encore à marée très basse les mâts d'un grand vaisseau qui vint se perdre ici, il y a bien années, par une sombre nuit d'hiver.

Ce phare d'Aiguillon, construit d'après les ordres et sous le gouvernement du duc d'Aiguillon en Bretagne, en a gardé le nom. Il eût été à désirer que ce duc, qui fut si universellement détesté dans notre cher pays, n'eût pas laissé d'autres traces de son passage que des souvenirs de ce genre-là. Malheureusement pour son honneur, l'histoire a raconté l'accusation portée contre lui devant le Parlement de Bretagne et ses démêlés avec l'éminent procureur général René de Caradeuc de la Chalotais.

Au moment de partir, les gardiens nous ont présenté un grand registre que l'on fait signer aux visiteurs. Beaucoup de noms sont suivis de réflexions généralement assez sottes, et cependant ces personnes-là ont cru bien faire sans doute et se montrer spirituelles. Non, quoi qu'on en dise, l'esprit ne court les rues nulle part, ni à la campagne, ni à la ville. Le gardien chef de la tour d'Aiguillon est un demi-sauvage: pris enfant à l'âge de quatorze ans par une horde africaine, après le naufrage du Saint-Pol, navire à bord duquel il était mousse, il ne dut qu'à sa très grande jeunesse d'avoir la vie sauve. Un vieux chef, s'y étant intéressé, le défendit contre les autres, qui voulaient tout simplement le manger. Il est resté jusqu'à l'âge de trente-trois ans dans cet horrible pays, et il raconte les choses les plus étranges sur les mœurs et les habitudes de cette tribu toute primitive et composée d'individus n'ayant aucune idée de civilisation. Ils vivent presque comme des animaux, couchant sur le sable, en plein air, et ne se nourrissant que de poisson séché au soleil. Ils n'adorent rien, pas même les astres, et naissent et meurent sans la moindre notion de Dieu, ni de l'âme. Oui, ce pauvre homme a vécu dix-neuf ans de cette vie épouvantable! Ses bras sont ornés de tatouages ineffaçables, ses narines ont été percées pour y suspendre des anneaux, et l'une de ses oreilles, toute trouée, portait un ornement si lourd qu'elle s'est allongée jusque sur l'épaule; le plus grave de tout ceci est la blessure qu'il garde à la jambe et qui ne cicatrisera jamais. C'est pendant son sommeil qu'on lui a fait cette entaille avec une arête empoisonnée, pour le punir d'avoir voulu goûter d'un certain poisson réservé aux vieillards.